Danser Bach au XXIe siècle

Belle fin de saison que le programme « Danser Bach au XXIe siècle », concocté par Bruno Bouché pour le Ballet de l’Opéra national du Rhin.

Présenté successivement, comme le veut l’implantation de la compagnie, à Mulhouse, Colmar et Strasbourg, cette triple bill comme on dit Outre-Atlantique était composée de deux créations et d’une entrée au répertoire, toutes trois inspirées par la musique de Jean-Sébastien Bach. Plus qu’une scène partagée, il s’agissait de la première étape, conçue comme un ensemble, d’un cycle baptisé Musique et Danse amené à se poursuivre sur les prochaines saisons. A cette fin, l’artiste argentin Matias Tripodi, qui chorégraphiera en avril 2019 l’opéra tango Maria de Buenos Aires, s’était mué en scénographe pour concevoir un dispositif unique, sorte de grand dôme blanc transformable dont la présence sur le plateau unifiait l’espace et la soirée.

La première pièce, Tribulations, était signée de Martin Chaix, ex danseur de l’Opéra de Paris passé ensuite par les ballets de Leipzig et de Düsseldorf avant d’entamer une carrière de chorégraphe indépendant. Sur le Concerto en ré mineur BWV 1052, il retrouve l’élégance classique de ses années d’apprentissage à l’Ecole de danse sous la férule de Claude Bessy, pour mieux laisser sourdre les épreuves qui marquent la vie de tout un chacun. Sur pointes, ses sept danseuses composent un ensemble dont la virtuosité technique épouse la moindre inflexion de la musique, avant que le solo plus contemporain et tourmenté de Dongting Sing, abritée tel un oiseau blessé sous le dôme abaissé, ne vienne révéler les failles et les blessures cachées. On mesure dès ce premier opus combien la troupe a gagné en maturité expressive, tout en affichant une fraîcheur et une jeunesse réjouissantes.

"Tribulations" - Galerie photo © Agathe Poupeney

La soirée se poursuivait avec Bless - Ainsi soit-Il, que son auteur Bruno Bouché faisait ainsi entrer au répertoire de la compagnie. Créé en 2010 sur la Chaconne en ré mineur, ce corps à corps entre deux forces contraires, inspiré par la Lutte de Jacob avec l’Ange de Delacroix, était ici repris tout en puissance et finesse par Thomas Hinterberger et Alexandre Van Hoorde, accompagnés sur scène par le pianiste Maxime Georges. On redécouvrait avec bonheur l’écriture sensuelle d’un duo aussi poignant que serein, pleinement en accord avec la ‘danse de vie et de mort’ - selon le mot d’Hélène Grimaud - composée par Bach.

"Bless - Ainsi soit-Il" - Galerie photo © Agathe Poupeney

Changement de style en dernière partie de soirée avec la Partita créée par Thusnelda Mercy. Pour avoir voulu se poser la question ‘Qu’est ce que c’est Bach, pour moi ?’, la chorégraphe a pris le risque de passer à côté de son sujet. Tandis que la musique originale composée par Alexandre Catona joue au chat et à la souris avec cette Partita que l’on aimerait tant entendre, le plateau se transforme en terrain de jeu expérimental, plus théâtral que chorégraphique. Dans le meilleur des cas, cela pourrait rappeler certaines pièces de Pina Bausch, dont Thusnelda fut l’interprète, mais le plus souvent on n’a sous les yeux qu’un brouillon, non abouti, de ce qui aurait pu être. Dommage, car terminer sur une vision très contemporaine de ce que signifie « danser Bach au XXIe siècle » aurait pu être pertinent, et passionnant.

Toutefois, même à demi ratée, cette pièce permet d’admirer une fois encore les qualités d’interprétation de danseurs décidément très en forme, que l’on se réjouit de retrouver dans la saison prochaine.

Isabelle Calabre

Vu le 16 juin 2018 à Strasbourg, salle Jean-Pierre Ponelle.

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