Negare & (di)SPERARE, par Giovanni Zazzera
Danseur formé et installé au Luxembourg, Giovanni Zazzera ne fréquente guère les scènes françaises. Deux pièces, et voilà l’occasion d’une découverte. Découverte passionnante, certes, mais découverte de quoi exactement ?
À première vue, rien de plus simple. Giovanni Zazzera représente la jeune génération de chorégraphes luxembourgeois. Actif depuis une dizaine d’années, il a mené une jolie carrière d’interprète, mais relativement hors de nos radars puisqu’essentiellement au Brésil. Il présente un programme composé de deux pièces : un solo, Negare, et un duo, (di)SPERARE. Simple. Mais, comme toujours, il convient d’interroger la simplicité.

Ainsi Negare. Au plateau, une figure a priori féminine, un peu de forme, assise sur un tabouret, abat-jour à cour, guéridon à jardin. Elle adopte un comportement très étrange, au point que cette personnalité finit rapidement par inquiéter tant il n’est ni habituel ni logique de remplir sa chemise avec d’autres vêtements tout en croquant des carottes avec un air de componction, voire teinté d’une légère lubricité. Lorsqu’elle se lève, l’étrangeté de son comportement ne fait que s’accentuer. Elle se livre à divers exercices où l’on repère un usage quelque peu dévoyé de la taxonomie académique : grands jetés plus ou moins approximatifs, temps de balancement exagérés, mais aussi une plasticité et une capacité au quasi-démembrement, relativement alarmantes. Elle finit par se camper face au public pour lui offrir des carottes, ce qu’il serait, par prudence élémentaire, préférable de ne pas accepter. Mais le public s’aventure parfois jusqu’à l’imprévoyance.

Cette dérive troublante d’un esprit qui s’égare possède, dans cette interprétation, une force de déstabilisation qui peut évoquer les plus grands, par exemple le Québécois Benoît Lachambre dans ses meilleures périodes (l’époque de Délire Défait – 1999 – et sa collaboration comme interprète avec Meg Stuart). L’interprétation d’Aurore Gruel s’inscrit pleinement dans cette lignée. Pourtant, tant dans les pièces qu’elle compose pour sa compagnie Ormone que dans son travail d’animatrice du Laboratoire Chorégraphique de Reims, qu’elle dirige, elle n’ouvre guère de tels abîmes. Certes, de son ancienne pratique de danse académique, on peut déduire certains patterns utilisés, mais cette interprétation d’une dérive demeure saisissante.
Galerie photo © Marco Pavone
Suit ce grand moment : (di)SPERARE, un duo féminin plus conventionnel. Une de ces fameuses pièces d’épuisement dont on a vu d’autres exemples. L’enjeu pour les deux danseuses consiste, dans un unisson rigoureux, à conserver la précision du mouvement malgré la fatigue, l’attention de la représentation, les changements d’orientation et la variation des conditions du système de l’œuvre (son et lumière). Elles se décalent pour se retrouver, se déplacent pour revenir, s’effacent pour recommencer. Bien fait, bien dansé. On retrouve là, en moins épique, le concept de certaines œuvres dont le parangon pourrait être Révolution (2009) d’Olivier Dubois (ou la Scène des Ombres de La Bayadère – 1877). Sans doute plus habituel que le solo, ce duo témoigne néanmoins d’une grande qualité de composition, d’une maîtrise assurée du plateau : en somme, de qualités de chorégraphe.
Galerie photo © Marco Pavone
Mais, évidemment, il y a un mais. Car cette représentation pose quelques questions qui invitent à interroger ce que l’on regarde quand on regarde de la danse.
La formidable incarnation de Negare par Aurore Gruel est une reprise : la danseuse a mis moins de cinq jours à entrer dans une pièce composée avec le danseur Alexandre Lipaux, interprète d’origine pour la création de 2022. La soirée se présente comme un diptyque mais se constitue en réalité en triptyque, car à (di)SPERARE doit s’ajouter un trio, Credere ; la première pièce nous étant présentée comme « work in progress » et la seconde comme « à venir ». Or les dates de création de ces deux œuvres attestent qu’elles existent l’une et l’autre depuis 2023, comme on le constate sur la chaîne YouTube Kultur | lx – Arts Council Luxembourg
Pour Aurore Gruel, l’aventure est celle du spectacle vivant. Un mois avant la programmation nantaise, Alexandre Lipaux, créateur du rôle, a dû se désister. Giovanni Zazzera explique : « Chorégraphe du Grand Est, Aurore Gruel fait partie des artistes reconnues dans notre secteur au Luxembourg. Nous nous sommes croisés à de nombreuses reprises lors d’événements chorégraphiques, spectacles et séminaires, ce qui nous a permis de découvrir mutuellement nos travaux. J’ai été invité à plusieurs reprises en résidence au Laboratoire Chorégraphique de Reims, dirigé par Aurore Gruel. Nous y avons notamment travaillé au tout début du processus de création de (di)SPERARE, et nous avons également participé au festival Dansité de Reims avec la présentation de Credere. » Ainsi, un programmateur-directeur artistique peut faire un très bon interprète, s’il y a lieu… À transmettre aux directeurs des Centres de Développement Chorégraphique !

Le chorégraphe précise encore : « La pièce Negare traverse diverses lectures possibles, dont la négation, les oppositions et le questionnement de son identité. Les deux versions se contrastent déjà par la représentation d’une danseuse sur scène. Nous avons longuement discuté de la question de l’âge, de la métamorphose du corps de la femme à ce stade de vie, du besoin d’être vue et d’exister. Des questions qui traversaient Aurore Gruel à cette étape de rencontre, où nous avons adapté, nourri et invoqué une interprétation plus singulière à l’humain qu’elle représente […]. Nous sommes heureux d’avoir ces deux versions qui se croisent dans l’esthétique et dans le questionnement, mais qui, à travers leur singularité, nous font voyager différemment, permettant ainsi à celui ou celle qui regarde de s’identifier. Nous espérons pouvoir rejouer cette version dans de futures occasions, avec l’objectif de poser plus de temps sur la reprise de rôle, afin de permettre à Aurore de s’approprier le solo et le personnage avec plus de temps et moins de pression. »
Quant à la composition du programme, l’explication est là encore apportée par le chorégraphe : « En soi, le triptyque existe déjà et a été présenté à de multiples occasions. Le solo Negare ainsi que le trio Credere sont les deux parties du triptyque qui sont finalisées et qui tournent, et ont tourné, à maintes reprises pour diverses occasions. Le duo (di)SPERARE étant le seul à ne pas avoir été finalisé, nous avons quand même pu le présenter à l’occasion d’une soirée de présentation du triptyque, où nous avons proposé les trois pièces dans une même soirée. Nous avions ainsi occupé différentes salles du centre culturel afin de proposer un projet itinérant. Les trois pièces se jouaient dans diverses salles et le public était invité à se déplacer de salle en salle, où il était convié à découvrir le triptyque l’une après l’autre. Ce concept étant occasionnel, nous sommes conscients qu’il est difficile de trouver des lieux, programmations et occasions permettant de présenter le triptyque en une seule soirée, mais l’objectif était aussi de disposer de trois pièces qui peuvent vivre ensemble et qui, individuellement, s’autorisent à vivre séparément, par leurs univers et propos contrastés. »
Reste donc à programmer de nouveau Giovanni Zazzera pour goûter une autre facette de ce programme à géométrie variable. Et c’est ce que l’on appelle le spectacle très vivant…
Philippe Vérrièle.
Vu le 21 janvier 2026, Théâtre Francine Vasse, Nantes, à l’occasion du Festival Trajectoire.
(di)SPERARE
Chorégraphie Giovanni Zazzera
Interprétation Enora Gemin, Cheyenne Vallejo
Création et composition musicale Damiano Picci
NEGARE
Conception et chorégraphie Giovanni Zazzera, en collaboration avec l’interprète
Interprétation : Alexandre Lipaux
Création lumières Jef Metten
Création de costumes Delphine Bardot
Production Léa Wiplier – Beast Production et Compagnie Z ART
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