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"Les Auras" de Héla Fattoumi, Eric Lamoureux et Serge Kakudji

Discipline bien spécifique, la création in situ se résume trop souvent par un simple parachutage dans l’univers d’un architecte ou d’un artiste. Rien de tel chez Héla Fattoumi et Eric Lamoureux qui ont su ajouter leur propre magie à celle du plateau des collections au Musée du quai Branly – Jacques Chirac. Une profonde osmose s’y est créée entre les masques et statuettes, les quatre danseurs et le haute-contre, faisant résonner les échos tropicaux et contemporains dans l’aura d’une lumière imaginée par Jean Nouvel.

En montant au dernier étage du Musée du quai Branly – Jacques Chirac, on découvre un espace où se cristallise le meilleur de l’architecture de Jean Nouvel, peut-être son espace le plus généreusement conçu et le plus sensible, réalisé dans l’esprit des années phare de l’architecte. Aussi le plafond est bas et l’espace n’invite que peu de lumière, tombant à travers ce que Jean Nouvel nomma les auras.  Mais ici, la semi-obscurité est le fait de vitraux bleus ou verts très caractéristiques. Face aux collections, la lumière traverse même, sur tout un pan du front vitré, la représentation picturale d’une luxuriante forêt tropicale, rappelant les projections de la forêt antillaise qui bercent Tout-Moun, la récente création de Fattoumi Lamoureux qui rend hommage à Edouard Glissant [notre critique].

Galerie photo © Laurent philippe

Dans la Galerie Marc Ladreit de Lacharrière, on se promène entre les œuvres, couvertes de cloches de verre aux formes plastiques sur mesure, créant des écrins aussi transparents que mystérieux, telles des capsules qui auraient transporté les œuvres à travers le temps et l’espace. Les danseurs se meuvent alors entre les colonnes, et leur propre ascendance à une dimension mystique tend la main aux réminiscences d’autres mondes. Mohamed Chniti et Mohamed Fouad se frottent l’un à l’autre comme au chant en swahili – et même au corps généreux – du contre-ténor Serge Kakudji. Ils se bousculent, se portent ou se repoussent, s’offrant appui et contre-poids dans une présence ancestrale qui, sous l’influence de la statuaire africaine, relie l’humain aux cosmogonies.

Ensuite apparaît une silhouette drapée d’une cape argentée qui lui confère la présence d’un fantôme sous une burqa de luxe, lançant un irréfutable clin d’œil à toutes les créations de Fattoumi Lamoureux menées avec la collaboration de la styliste plasticienne Majida Khattari, à partir de Manta, le solo interprété par Fattoumi où la chorégraphe interrogeait, dans des images sublimes, la relation entre le corps féminin et le niqab. A d’autres moments, le quatuor développe un rapport au rythme qui peut rappeler Akzak [ notre critique], donné dans la foulée dans la salle du Théâtre Claude Lévi-Strauss.

Que cette création in situ se trouve ainsi traversée par certaines réminiscences de l’univers de Fattoumi Lamoureux n’enlève rien à la fusion intrinsèque entre la danse, le chant et la statuaire qui enchante Les Auras. Le corps à corps entre Chniti et Fouad doit à son tour beaucoup, sinon tout à leur duo dans Ex-Posé(s), inspiré de la sculpture Couple de lutteurs  d’Ousmane Sow. Les quatre danseurs dans Les Auras  sont par ailleurs les mêmes que dans Ex-Posé(s), dialogue avec la sculpture contemporaine, créé en 2021 à l’Institut du Monde arabe.

Galerie photo © Laurent Philippe

Malgré les diverses réminiscences, chaque instant apparaît ici comme pensé à partir de l’univers de la galerie, empreint de la magie des hommes et femmes, souvent aux pouvoirs royaux ou autres, sculptés par les Eyema-byeri, les Tchokwé et autres Sénoufo. Et s’il en est ainsi, c’est que l’univers des Fattoumi Lamoureux est depuis longtemps traversé par la fusion avec les cultures des peuples colonisés. Avec l’osmose des imaginaires sur laquelle se fonde Les Auras, les chorégraphes réaffirment à quel point le dialogue avec l’art plastique est une facette majeure de leur art. Face aux danseurs et au chanteur, les statues de la Collection Ladreit de Lacharrière se sont mises à vibrer comme probablement jamais avant, sur le sol européen.

Thomas Hahn
Vu le 15 février 2026, Musée du quai Branly – Jacques Chirac
Photo de preview © Thomas Hann

Les Auras
Conception et chorégraphie : Héla Fattoumi, Éric Lamoureux
Interprètes : Meriem Bouajaja, Mohamed Chniti, Chourouk El Mahati, Mohamed Fouad
Chant : Serge Kakudji  

 

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