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« Creaviva » : Rafaela Carrasco, jusqu’au bout de la nuit

Enigmatique Rafaela Carrasco ! Décidément, les ténèbres l’attirent. On n’est pas près d’oublier Nacida sombra, son quatuor féminin créé en 2017, où l’ancienne directrice du Ballet Flamenco de Andalucia évoquait des femmes de lettres des XVIe et XVIIe siècles espagnols [notre critique].

Dans Nocturna – arquitectura del insomnio  elle déballait, il y a peu au Festival Flamenco de Nîmes, un regard décalé sur le corps de ballet féminin romantique [notre critique]. Et d’arriver à la Biennale Flamenco de Chaillot avec Creaviva, sa dernière pièce en date, qui débute tel un rite secret et nocturne. La Sévillane y est l’unique danseuse, entourée d’un quintette de chanteurs et musiciens. D’une création à l’autre, elle prend fait et cause pour les femmes. Et prend cette fois la plume pour rendre hommage aux muses sous des traits féministes.

Pour Creaviva, la « Note d’intention » présentée dans la feuille de salle distribuée à Chaillot Théâtre national de la danse prend la forme d’un véritable manifeste, liant pensée féministe et civilisation grecque : « La création est féminine / L’inspiration est féminine / La créativité est féminine / La femme est la création / … / On dit que pour les Grecs, la création artistique était quelque chose de si suprême qu’il était impossible qu’elle vienne de l’homme. » Serait-ce une nouvelle branche féministe ? Peut-être une sorte de muséo-féminisme athénien : « Ce sont les dieux, et en particulier les muses, qui utilisent l’homme pour transmettre l’expression artistique elle-même… » Du flamenco, il y est question à la marge et de manière globale : « Le flamenco a une composante complémentaire, c’est l’émotion qui entoure chaque spectacle, ici et maintenant. » Lieu commun s’il en est…

Enigme manifeste

Le papier en main, il est difficile pour le public parisien d’établir le lien avec Creaviva. Non seulement, le manifeste ne mentionne aucune création de Carrasco, mais en plus, la thèse principale est déjouée par le fait que la chorégraphe et bailaora  ne s’entoure que d’une seule femme – la chanteuse Gema Caballero – et de quatre hommes qui interprètent les compositions de trois hommes. Il serait futile d’y consacrer quelques réflexions, si Carrasco ne signait pas un manifeste où elle exclut les hommes du champ de la créativité à partir de la civilisation grecque. Qu’en diraient Sophocle, Euripide et Eschyle ?


La relation de ce manifeste à Creaviva  reste d’autant plus énigmatique que la puissance féminine s’affirmait de manière bien plus radicale dans le ballet flamenco détourné qu’est Nocturna, alors que Creaviva  décline le mode traditionnel du solo accompagné de musiciens et chanteurs. Et puisque même le site internet de Carrasco ne dit rien sur cette pièce datant de 2024, il faut aller boire à d’autres sources sur le web ibérique, pour apprendre que cette création a peut-être moins les femmes pour thème que cela, mais aborde avant tout : la création. Et qu’elle l’aborde en faisant de chacun des neuf tableaux une rencontre avec un état d’âme de l’artiste sur le chemin de la création. Il y a l’enthousiasme, le désespoir, la libération... Et chaque étape serait en quelque sorte parrainée par l’une des neuf muses olympiennes. Avec un parcours qui va de la douleur à naissance d’une œuvre, l’impression de traverser une nuit jusqu’à l’aube, où une lumière bleutée berce les rétines, n’est donc pas contraire aux intentions de Carrasco. Mais pourquoi ce périple concernerait-il uniquement les femmes ?

L’incertitude du créateur

Enigmatique, Creaviva l’était aussi à travers les voix ternes des deux chanteurs, alors que Gema Caballero avait été fascinante dans Nocturna. Mais elle tira mieux son épingle du jeu qu’Antonio Compos à la voix serrée, sans profondeur ou modulation. La faute à l’étrange horaire d’un samedi après-midi pour conclure une série de représentations ? Ou plutôt à la météo avec la prolifération des rhumes ? Et la Carrasco à son tour de manquer de tranchant dans le geste du début à la fin, comme pour marquer le fait que tout créateur passe aussi par des états de relâchement ou de surmenage. Paradoxalement, c’est quand elle se met à chanter, nous dévoilant une autre facette de son art, que l’imperfection devient un atout d’authenticité. Et si par l’esprit, Creaviva  se veut une rencontre avec l’antiquité grecque et les muses, les voix de Caballero et Carrasco répondent en nouant une belle amitié entre flamenco et musique populaire espagnole.

« L’incertitude d’un créateur va toujours de pair avec la confiance que l’inspiration le visitera à tout moment, à travers une image, un morceau de musique, une lecture… » écrit Carrasco, pour abonder : « S’il parvient à trouver l’inspiration, il aura touché le ciel pendant quelques instants et l’exploit d’atteindre l’intangible sera présenté comme une victoire. » Pour preuve, cette idée bellissime de disposer les chaises des cinq musiciens en cercle pour faire danser Carrasco au centre, sous un clair de lune et illuminée par un rayon cosmique, où le rite s’adresse à des pouvoirs autres que le spectateur dans la salle et réussit pourtant à entraîner le public dans l’aventure. Seulement, il devient rapidement palpable qu’il sera difficile de faire durer un tel moment de grâce à travers le spectacle. On aura raison de retorquer que l’instabilité de l’inspiration est ici bel et bien le sujet…

Thomas Hahn
Vu le 14 février 2026
Chaillot Théâtre national de la danse, salle Firmin Gémier

Direction artistique : Rafaela Carrasco, Antonio Ruz
Chorégraphie et danse : Rafaela Carrasco
Dramaturgie : Álvaro Tato
Direction musicale : Jesús Torres, Pablo Martín Jones, Antonio Campos
Chant : Gema Caballero, Antonio Campos, Rafaela Carrasco
Musiciens : Antonio Campos (guitare), Jesús Torres (guitare), Jose Luis Medina (percussions)
Espace sonore en direct : Angel Olalla
Scénographie :    Gloria Montesinos (A.a.i)
Costumes : Belén de la Quintana
Lumières : Gloria Montesinos (A.a.i)

 

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