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D’Uzès à June Events : « Play612 » de Daniel Larrieu

Toute pièce de danse a pour sujet : le temps. Le temps qu’un geste existe sur le plateau, le temps de sa disparition, la durée d’une pièce et l’infini qui suit. Daniel Larrieu fait de ce thème le sujet de Play612 [lire notre interview]. Par ailleurs, si vous assistez à ce jeu avec Chronos alors que votre anniversaire approche, vous pouvez vous signaler au début. Vous aurez alors quelques chances que le trio écrive votre prénom en l’air, par des gestes impliquant le corps entier. Ce soir-là, à Uzès, le sort tomba sur « Evelyne ». 

Après cet hors d’œuvre, Larrieu présente le chapeau fatidique, un haut de forme digne d’un directeur de cirque. C’est alors que dans un esprit cunninghamien, les interprètes invitent quelques volontaires à procéder au tirage au sort, pour déterminer dans quel ordre on traverse les souvenirs artistiques qui font la matière de Play612. Il y a un parcours, chaque fois différent, qui passe par le Concours de Bagnolet comme par le récit des premières danses d’adolescents des trois interprètes. D’un soir à l’autre, ni le spectacle ni les échanges avec le public ne sont donc tout à fait les mêmes, rendant le moment présent particulièrement saisissable. Ce qui, au passage, empêche toute nostalgie.

« Pas gai », mais réjouissant

Pourtant, la balade dans le temps commença par un classique. « Pas forcément gai », prévint Larrieu, ce soir-là en rigolant. Mais beau : Avec le temps  de Léo Ferré. A partir de là, tout fut à lire sous cet angle, face aux murs centenaires de l’Evêché qui servent de fond de scène. Et Larrieu reprit sa danse d’antan, où chaque geste prend son temps, ce qui lui permet d’exister même après son incarnation sur le plateau. Le monde n’est plus le même, et la danse non plus, ni les interprètes. 

Et au fond, recroquevillée sur une chaise, une marionnette de la taille d’un enfant. « Nous l’avions fabriquée pour un spectacle de Forsythe qui nous avait commandé une chorégraphie pour chacun de ses danseurs. Mais le projet a été annulé. Depuis, nous appelons cette marionnette Little Bill », explique-t-il. Et de lui insuffler, par son geste manipulateur, une vie si profonde qu’on ne regarde plus que lui : Little Bill, qui n’a rien perdu de son état onirique qu’il manifesta, déjà entre les mains de Larrieu, dans Little B., créé en 1997. De par son état marionnettique, Little Bill est en effet immortel. Et poète, d’autant plus que Larrieu constate que « la poésie est un état qui se mesure à sa disparition ». Ici, la poésie résiste. 

Galerie photo © Sandy Korzekwa

Edith et Emmy

Retour ensuite à ce que Larrieu appelle « chanson de gestes », avec Sous le ciel de Paris par Edith Piaf, et les souvenirs de débats avec les complices de l’époque autour d’un tel choix, ne répondant pas aux critères de progressisme politique en vigueur. Peu importe puisqu’il s’agit ici d’interprétation poétique qui traverse le temps et non d’illustration qui s’efface aussitôt. Et pourtant le temps du dialogue chorégraphique avec la chanson française par les chorégraphes sous l’enseigne d’une telle douceur semble bel et bien révolu, et avec lui cette sensibilité soudainement retrouvée.

Comme dans Emmy, par ailleurs, ce solo de neuf minutes créé en 1993 et transmis à Enzo Pauchet en 2018, pour Les Hivernales d’Avignon. Là aussi le temps devient un allié, presque un amoureux au lieu de pousser les danseurs à l’accélération permanente. « Je suis témoin d’une époque qui était artisanale et qui prenait le temps », dit Larrieu. Si aujourd’hui il n’’interprète plus Emmy, l’interprétation par Pauchet fait résonner les époques en les croisant. En prenant le temps… 

Tirage au sort

Si le public tire au sort chaque souvenir dansé à venir, l’idée n’est pas seulement d’éviter tout ordre chronologique, mais aussi toute hiérarchie. Les souvenirs sont libres, flottants, se croisant selon l’humeur du jour. Larrieu et ses complices se baladent librement dans ce qu’il appelle la Collection Larrieu, avec ses soixante-dix pièces créées depuis 1982 et ses excursions dans le théâtre qui lui permettent de dialoguer avec le public sans fard et sans microphone. 

Il appuie sur la touche « play » et on le voit prendre soin du geste dansé, à partir d’une représentation graphique, d’une partition musicale, de mots, de rébus ou bien en improvisant avec un éventail. Et on sent Play612  capable d’évoluer selon l’humeur du chef, de se transformer à travers le temps. Et même soixante-dix œuvres chorégraphiques se transforment alors en un infini. 

Thomas Hahn

Vu le 10 juin 2023, Festival La Maison danse, Uzès

Festival June Events, le 17 Juin 2023 

Conception : Daniel Larrieu
Avec : Jérôme Andrieu, Daniel Larrieu, Enzo Pauchet
Lumière : Lou Dark
Costumes : Association Heart Wear
Chapeau : Anthony Peto
Poupée : Kit Vollard

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