Saburo Teshigawara & Rihoko Sato, de « Tristan and Isolde » à « Spem in Alium »
Du plus monumental au plus dépouillé, le binôme Teshigawara / Sato ne cesse d'explorer la musique classique européenne, plongeant tantôt dans un univers narratif, tantôt dans les œuvres symphoniques. Leur Spem in Alium, présenté à la Philharmonie de Paris, est une œuvre pour l'ensemble Vox Luminis, dans sa version XL et a capella où quarante chanteurs accompagnent les quatre danseurs. Les cinq motets, de quatre compositeurs anglais du XIVe et XVIIe siècle, représentent des sommets de la musique funèbre de l'époque. Sur les turbulences symphoniques de Tristan und Isolde de Wagner, les deux se retrouvent seuls en scène à Chaillot théâtre national de la Danse. Un autre manière de confronter abysses et espérance.
Présenté dans la Salle des concerts de la Philharmonie de Paris, Spem in alium (l’espoir en l'autre) peut évoquer un rite de purification asiatique, revêtu de classicisme occidental. Sur le plateau, le chœur forme une scénographie vivante, où cinq groupes (sopranos, altos, ténors, barytons, basses) de huit chanteurs, tout de noir vêtus, se déploient dans une géographie monumentale, espace sonore au sens très concret. Au premier tableau de Spem in alium, un énorme cercle encadre Rihoko Sato qui, dans un costume blanc et léger, déploie une gestuelle vive et aérienne, la présentant autant en cheffe de chœur qu'en ange, dans un état de transparence éthérique. Face aux chants qui abordent vieillesse et funérailles, Sato incarne la résurrection.
L'une des cinq œuvres musicales, les Funeral Sentences, est l'œuvre de Thomas Morley (1557-1602), le chef de file des compositeurs anglais mettant en polyphonie les textes liturgiques destinés aux cérémonies funéraires. Les autres, signés Thomas Tallis, Edward Elgar ou John Sheppard, font tout autant partie du corpus imposé par l'église anglicane à partir de 1530. D'où un ensemble de textes (projetés en traduction française) qui lamentent la condition humaine, d’un « Au milieu de la vie, nous sommes déjà dans la mort » à « Seigneur, ne nous livre pas aux amères souffrances de la mort ».
Teshigawara et les quarante chanteurs
Mais Teshigawara n'en fait pas une cérémonie liturgique. Il y voit une « musique de la célébration et de la gratitude » qui possède « une grande force spirituelle ». Il s'intéresse à la transcendance , ses propres mouvements et son corps se confondant avec le chant. Et parfois il accélère le geste comme pour attraper et retenir la vie. Deux autres danseurs, européens cette fois, amènent une dimension tellurique, poussant Teshigawara et Sato à élargir considérablement leur répertoire cinétique, jusqu'à ce que le quatuor se met à tituber (« à présent que notre force s'est affaiblie »), pour traverser le plateau à plat ventre ! Du jamais vu chez Karas...
Si Spem in alium donne l'impression d'une création in situ, la raison est à trouver dans quelques belles correspondances architecturales entre la scène et la salle, à un moment traversée par les Vox Luminis XL. Les structures spatiales des groupes de chanteurs sur le plateau semblent faire écho à celles de la salle, et quant aux énergies qui se croisent sur le plateau, Teshigawara parle de similarités entre danseurs et chanteurs qui, les uns comme les autres, mettent directement le corps en jeu. Il est vrai qu’en matière de profondeur et intensité, la fusion dépasse ce qui advient quand le binôme tokyoïte danse en compagnie d'un orchestre symphonique.
De Dostoïevski à Wagner
Peu après, à Paris toujours, la facette danse-théâtre symphonique de Karas est retrouva sa salle Firmin Gémier de Chaillot. Après leur relecture de Dostoïevski (The Idiot, créé en 2016) [notre article], Tristan und Isolde suivit en 2017. En jetant leur dévolu sur Tristan et Iseult de Wagner, ils déclenchant à eux seuls une véritable tempête des émotions, houleuse comme la mer irlandaise. Mais malgré l’agitation le plus souvent tourbillonnante, ou à cause d’elle, The Idiot nous avait paru plus subtil, troublant et profond. Tristan and Isolde se déroule dans un décor d'énormes rideaux pouvant évoquer les voiles d'un bateau. Un bateau ivre ? Au moins de temps à autres, Sato y apparaît telle une majesté élisabéthaine, et les deux comme des marionnettistes de leurs propres émotions, introduisant quelques effets de distanciation qui sont les bienvenues. Dans l'ensemble, ce duo est cependant surjoué et tire des ficelles plus prévisibles que variables. Que leur apporte Wagner, qu'apportent-ils aux personnages ? Dommage qu'on ne puisse pas travailler tous les jours avec quarante chanteurs et qu’une matière capable de sonder tel univers en profondeur puisse nous laisser à la porte de tel autre.
Thomas Hahn
Vu le 6 février 2026, Philharmonie de Paris, Salle des concerts
Vu le 21 février 2026, Chaillot Théâtre national de la danse
Image de Preview Akihito Abe
Spem in alium
Vox Luminis XL - Lionel Meunier , direction musicale, basse
Mise en scène, chorégraphie, lumières, costumes, danse ; Saburo Teshigawara
Collaboration artistique, danse : Rihoko Sato
Danseurs de la Compagnie Karas : Javier Ara Sauco, Dario Minoia
Vu le 6 février 2026, Philharmonie de Paris, Salle des concerts
Tristan and Isolde
Chorégraphie, lumière et costume : Saburo Teshigawara
Collaboration artistique : Rihoko Sato
Danse : Rihoko Sato et Saburo Teshigawara
Vu le 21 février 2026, Chaillot Théâtre national de la danse
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