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Marcos Morau crée « Etude » pour le Ballet de l’Opéra de Paris

Marcos Morau crée Etude pour la soirée Empreintes de l'Opéra de Paris, nous l'avons rencontré à l'issue d'une répétition pour un entretien exclusif.

Ce sera une Etude  nourrie de passion pour la danse classique, non sans en détourner les codes. Marcos Morau nous a reçus au Palais Garnier pour nous parler de cette création dans laquelle l’unisson joue un rôle important. On pourrait y lire une réplique à Etudes, la célèbre pièce de Harald Lander de 1948, entrée au répertoire de l’Opéra national de Paris en 1952, conçue entièrement comme un exercice formel et une démonstration de perfection technique. Comme Lander, Morau emprunte le titre à la forme musicale de "l’étude", tout en lui associant la liberté du prélude et annonce une forme de déconstruction de la notion d’œuvre. Mais il affirme ne pas s’être intéressé à la pièce de Lander, si bien que l’effet de rebond, de miroir et de dialogue avec Etudes  semble relever de coïncidence  fortuite ou peut-être d’intuition.

Une séance de répétitions

Au Palais Garnier, dans le Studio Marius Petipa où l’inclinaison du plancher reproduit fidèlement les 5% de. déclivité du plateau, Lorena Nogal, la fidèle collaboratrice de Morau (on l’a vue à Cannes, au festival dans une série de solos très « movida ») s’intègre dans un cercle de quatorze danseurs qui répètent des mouvements à l'unisson de la tête, du buste et des jambes, sans que la dynamique finale ne se dévoile. On discute beaucoup. En même temps Morau règle, près du piano, un duo en unisson de Luna Peigné et Alexandre Boccara (Sujets) où chaque mouvement frappe par son articulation ciselée. Ce qui n’empêche pas les interprètes, adossés à une double barre, de dévoiler des nuances presque animales. Quelque chose de sauvage monte à la surface, à travers une tension maximale. Les instructions de Morau sont d’une orfèvrerie absolue et José Martinez, qui vient assister à la répétition pendant une trentaine de minutes, suit la séquence avec une attention totale. C’est avant cette répétition que Morau a répondu à nos questions.

Danser Canal Historique : En guise de note d’intention, comment définissez-vous Etude ?
Marcos Morau :
Je veux, avec le compositeur Gustave Rudman, livrer une étude sur ce que ce concept incarne dans la musique et créer une sorte de paysage chorégraphique dans lequel on identifiera les éléments clé du ballet classique. Le public verra les éléments du ballet comme dans un tableau peint et nous demanderons à quoi le ballet correspond aujourd’hui, car ces éléments ne se trouvent plus à leurs endroits convenus. Ils ont été déplacés. Les tutus, les diadèmes, les saluts, les fleurs, la barre, les répétitions et tout ça. Le rêve aussi et la passion, et même le lustre du Palais Garnier ! Car nous en avons une réplique au-dessus du plateau, et ce lustre se mettra à bouger alors que les deux se reflèteront dans un miroir en fond de scène.

DCH : Si les danseurs sont placés sous un lustre identique à celui de la salle, cela indique-t-il que vous visez une manière de déconstruire les fondamentaux ?
Marcos Morau :
La pièce commence par la fin, par les saluts et les applaudissements. Après quoi nous passons aux échauffements. Et puis, quand arrive la vraie fin, il y aura des spectateurs sur le plateau. Aussi nous proposons au public un autre regards sur le ballet, ce qui devrait résonner avec notre époque, d’autant plus que nous nous trouvons à l’Opéra de Paris ! Pourtant nous n’évacuons pas le style classique ni la discipline qui y est attachée. Il s’agit de questionner les hiérarchies et d’introduire une autre forme de narration, plus minimaliste et abstraite qu’au ballet romantique. Si ça s’appelle Etude, c’est que nous présentons une approche, une recherche. Nous faisons semblant de proposer quelque chose d’inachevé alors qu’en vérité quasiment tout est écrit, minutieusement. Il s’agit d’une fausse réalité, et en même temps d’une fausse fiction, vu que tout ce qui a lieu sur un plateau est de l’ordre de la fiction.

DCH : Avec quels danseurs travaillez-vous et que leur demandez-vous ?
Marcos Morau :
Mon but est de constituer une entité qui respire et se meut tel un seul organisme. C’est pourquoi je travaille avec le corps de ballet et quelques sujets. Il n’y aura ni étoiles ni premiers danseurs et une seule distribution pour l’ensemble des représentations. Cela ne veut pas dire que je n’aime pas les étoiles ou premiers danseurs, mais que je veux un groupe très homogène. Le corps de ballet est la base de la compagnie et cette base est très solide. Ils seront trente-deux au total. Je ne veux pas leur imposer mon langage chorégraphique mais les rencontrer à mi-chemin. Leur technique, les formes et la cadence relèveront du ballet, mais on pourra observer quelques bizarreries dans leur manière de faire le lien entre ces figures, en ce qui concerne le rythme, les pauses, l’architecture du corps… Voilà comment Etude  fait le lien avec la danse contemporaine où on ne crée généralement pas de narration linéaire, mais des images qui vont provoquer des sensations.

DCH : Comment traitez-vous les personnages et l’individualité chez ces interprètes ?
Marcos Morau :
Nous nous disions, le compositeur et moi, que les danseurs forment ici comme une ombre, celle d’un seul personnage. Et cette ombre est très longue ! Tous les danseurs sont reliés entre eux par la musique, l’espace, le langage et le rythme.  Et s’il est vrai que chacun a sa personnalité, on les percevra rarement comme des individus différents.

DCH : Quel a été le processus de travail ? La musique est-elle écrite en même temps que la pièce ?
Marcos Morau :
Quand on arrive à l’Opéra de Paris, il faut avoir des idées plutôt claires sur ce qu’on va proposer aux danseurs. On n’a pas le temps de débarquer pour se lancer dans un processus de recherche. Le calendrier ne le permet pas. La musique aussi a été presque entièrement écrite en amont. Et pourtant, au cours de la création, le processus peut vous réserver toutes sortes de surprises et de nouvelles idées. Il faut être très alerte parce qu’on ne sait jamais vers quoi on sera conduit.

DCH : Quand José Martinez vous a-t-il contacté pour vous proposer cette collaboration ?
Marcos Morau :
Il me semble que c’était en 2023. Une projection sur trois ans est tout à fait habituelle, à la fois pour les compagnies de ballet et pour moi-même. Je travaille actuellement sur mon agenda de 2029/30 et suis en train de préparer artistiquement mes projets de la saison 27/28, ce qui n’est pas toujours évident. Parfois on a une vision claire de ce qu’on veut développer, parfois moins. J’aime visualiser mes projets. Dès que j’en développe une vision concrète, je commence à faire des dessins. J’essaye de dessiner à quoi ça va ressembler, le jour de la première. Et en même temps il faut bien dire que tout peut être très différent quand un projet atterrit sur le plateau.

Propos recueillis par Thomas Hahn, le 18 février 2026
Etude de Marcos Morau, dans la soirée Empreintes du 11 au 28 mars  à l'Opéra Garnier

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