Error message

The file could not be created.

«Trois Cygnes» par le Ballet de l’Opéra national du Capitole.

Beate Vollack, directrice de la danse de la compagnie toulousaine a sollicité des chorégraphes venus d’horizons stylistiques différents afin qu’ils se confrontent à l’œuvre la plus iconique du répertoire académique, Le Lac des Cygnes. Trois créations d’excellente facture qui ajoutent une profondeur de champ à ce tube du répertoire.

C’est le ballet le plus connu du public. Il est représenté sans discontinuer dans le monde entier depuis sa création à Moscou au théâtre Bolchoï en 1877. La partition de Tchaïkovski est un des grands hits de la musique classique. Le ballet chorégraphié par Marius Petipa et Lev Ivanov est la pierre angulaire de la technique académique. Le deuxième acte du ballet, l’acte blanc, imposa la figure du cygne comme emblème indépassable de la danse classique. Le chef d’œuvre musical du compositeur russe n’est pas pour rien dans ce succès planétaire. Le livret qui puise dans les contes germaniques est riche d’une thématique exceptionnelle : le rapport mère/fils, la confrontation entre l’homme et la nature, le dédoublement de personnalités qui exige des ballerines d’interpréter ce rôle double du cygne blanc, l’idéal amoureux et du cygne noir maléfique.

L’œuvre est un puits sans fond qui n’a cessé d’inspirer. Les chorégraphes classiques ont adapté le ballet princeps en y instillant avec plus ou moins de bonheur leur univers propres et leurs obsessions, Rudolf Noureev a imaginé pour l’Opéra de Paris une lecture psychanalytique du Lac des Cygnes. Le britannique Mathew Bourne a renversé la table en 1995 dans une version sensationnelle, exclusivement masculine qui faisait fi du genre et continue à faire le tour du monde plus de trente ans après sa création. Plus récemment, Angelin Preljocaj a livré une version passionnante du Lac des Cygnes adaptant le récit mais conservant ses personnages et la ligne directrice. Là encore, le public suit, preuve de l’insondable richesse d’une œuvre qui recèle une infinitude de lectures et d’interprétations.

Galerie photo © David Herrero

Plutôt que d’ajouter une pierre à l’édifice, Beate Vollack a voulu enrichir les questionnements sur Le Lac des Cygnes en proposant à quatre chorégraphes de traduire dans leur langage propre leur idée ou leur impression de ce ballet. Le résultat est passionnant et confirme que c’est une œuvre indépassable et essentielle du répertoire. Nicolas Blanc ouvre la soirée avec Cantus Cygnus. C’est la première fois qu’il crée pour une compagnie française. Formé à l’Académie Princesse Grace de Monaco et à l’école de danse de l’Opéra de Paris, récompensé par un prix au Concours de Lausanne, il a fait toute sa carrière aux États-Unis et particulièrement au Joffrey Ballet de Chicago. Avec Cantus Cygnus, il délivre une pièce grave, à l’atmosphère sombre qui joue en permanence sur le rapport de l’individu au groupe. Six couples de danseurs sont emmenés par les Étoile Natalia de Froberville et Ramiro Gómez Samón.

Le titre est emprunté à l’œuvre du compositeur finlandais Einojuhnai Rautavaara : « C’est un morceau d’un rare beauté, explique Nicolas Blanc pour motiver son choix, qui allie orchestre et chants d’oiseaux ». Le chorégraphe renforce cette vision d’un univers magique et inquiétant par la scénographie de Silke Fischer dominée par un mobile géant lumineux représentant la constellation du Cygne. Dans la mythologie grecque, cette nébuleuse d’étoiles et de trous noirs était liée au dieu suprême Zeus qui se transformait en cygne lorsqu’il voulait se fondre dans le monde des humains. Avec cette atmosphère ténébreuse, Nicolas Blanc construit une chorégraphie complexe qui fait alterner des ensembles qui voient les douze interprètes glisser latéralement ou s’aligner comme un écho au célèbre acte blanc du Lac des Cygnes. Nourri par l’école américaine et son maître absolu George Balanchine, Nicolas Blanc maitrise avec virtuosité les constructions géométriques faisant se déplacer les danseurs dans des enchainements complexes, brisant les alignements au profit de pas de deux finement ciselés. Le travail de pointes est exceptionnel, les portés acrobatiques. Dans une seconde partie, Nicolas Blanc a choisi la musique de la compositrice britannique Anna Clyne (The Midnight Hour) impulsant une nouvelle énergie sur un tempo allegro. Les douze danseurs finiront par se libérer de la chasuble blanche qu’ils portent et qui les enferment pour retrouver une humanité apaisée, simplement vêtus de justaucorps.

Galerie photo © David Herrero

Le Lac des Cygnes exige un travail des bras sophistiqué où la danseuse doit incarner une femme qui la nuit venue se trouve enfermée dans un corps de cygne. C’est une des raisons qui fait briller les ballerines russes. L’école Vaganova de Saint-Pétersbourg excelle dans ce domaine. Elle est la référence absolue pour l’expression nuancée du haut du corps et des bras en particulier. Natalia de Froberville déploie ainsi une danse phénoménale et semble inspirer ses partenaires sur scène qui sont loin de démériter. Les trois pièces de la soirée font la part belle à ce travail des bras.

Jann Gallois est un choix étonnant pour ce programme mais la chorégraphe issue des danses urbaines se révèle percutante avec Incantation, pièce chambriste pour deux couples de danseurs sur une musique aux échos électroniques du compositeur et clarinettiste Yom dans une version spécialement réarrangée pour cette pièce. Si le début d’Incantation évoque l’univers de Jann Gallois avec ces deux couples au sol, unis et ramassés dont on ne distingue pas les corps, la chorégraphe va très vite sortir de sa zone de confort.

Pour sa toute première collaboration avec une compagnie classique, la chorégraphe sait exploiter à merveille les qualités spécifiques de danseurs académiques en agrémentant ses phrases de portés et de sauts délicats, sans à-coups, jouant en permanence sur la recherche d’une totale fluidité. Les quatre danseurs portent une jupe longue semblable défiant ainsi l’assignation du genre. En incise, on repère des citations de la chorégraphie classique du ballet telle que la danse des quatre cygnes qui sert à dessein le propos de Jann Gallois sur le rapport de l’individu au groupe. Elle réussit un coup de maître mariant avec bonheur son esthétique propre et celle de la danse académique. Les quatre interprètes, Solène Monnereau, Tiphaine Prévost, Philippe Solano et Kleber Rebello se fondent avec une apparente facilité dans ce langage qui ne leur est pas coutumier.

Galerie photo © David Herrero

Iratxe Ansa et Igor Bacovich referment Trois Cygnes avec la pièce la plus longue de la soirée – trente minutes – et l’effectif le plus important : pas moins de vingt interprètes pour Black Bird, re-visitation du troisième acte du Lac des Cygnes et le fameux cygne noir. Les deux chorégraphes qui ont fondé à Madrid la compagnie Metamorphosis Dance ont une formation classique : Iratxe Ansa à a la prestigieuse école John Cranko à Stuttgart, Igor Bacovich à l’Académie de danse de Rome. Rompus à la technique académique, les deux chorégraphes s’attachent à déconstruire minutieusement et avec facétie les personnages d’Odile, le Cygne noir et Rothbart, le magicien maléfique qui contraint Odette dans un corps d’oiseau.

Galerie photo © David Herrero

La scénographie et les costumes de Silke Fischer imposent une atmosphère punk gothique, résolument noire. On voit émerger d’un môle des personnages qui s’extraient et rampent sur le plateau. Ces animaux de nuits sont une référence explicite au Cygne noir : « C’est surtout à lui que nous nous sommes intéressés afin d’évoquer la magie noire, l’influence mystérieuse dans un environnement sombre mais fascinant et qui n’a rien de malveillant » relèvent les chorégraphes dans leur note d’intention. Sur scène, ils exposent un savoir-faire de tous les instants, enchainant solos, duos et ensembles sur un rythme frénétique alors que la musique du compositeur canadien Owen Belton fait émerger des phrases mélodiques issues du troisième acte de la partition de Tchaïkovski. Iratxe Ansa et Igor Bacovich ont parfaitement assimilé les révolutions de la danse académique et en particulier celle opérée par William Forsythe, usant de décalés, de déhanchements et d’hyperextensions à foison. Un peu trop peut-être. À l’instar des deux pièces précédentes, Black Bird est une réussite mais aurait gagné à resserrer parfois les phrases chorégraphiques, et à moins s’extasier de sa propre virtuosité.

Galerie photo © David Herrero

Beate Vollack a fait un pari gagnant avec Trois Cygnes en proposant trois créations de haute volée dans cette soirée. Peu de compagnies françaises peuvent en faire autant. Supportée par la troupe qui montre à chaque série son excellence, la directrice du Ballet du Capitole démontre avec superbe son talent et son audace.
Jean-Frédéric Saumont
Vu le 13 mars 2026 au Théâtre du Capitole à Toulouse. Jusqu’au 19 mars 2026.

Cantus Cygnus
Chorégraphie : Nicolas Blanc
Décors et costumes :Silke Fischer
Lumières :  Johannes Schadl
Musique :  Einojuhani Rautavaara – Anna Clyne
Avec : Natalia de Froberville – Ramiro Gómez Samón
Kayo Nakazato, Nina Queiroz, Nino Gulordava, Lian Sánchez Castro, MarieVarlet,Minoru Kaneko, Eneko Amorós Zaragoza, Tim Morgenstern, Joshua Tria,
Aleksa Žikić.

Incantation
Chorégraphie : Jann Gallois
Musique :  Yom
Avec : Solène Monnereau, Tiphaine Prévost
Philippe Solano, Kleber Rebello.

Black Bird
Chorégraphie : Iratxe Ansa – Igor Bacovich
Musique : Owen Belton
Avec : Solène Monnereau – Juliette Itou
Natalia de Froberville, Kayo Nakazato, Tiphaine Prévost, Sofia Caminiti, Nino Gulordava, Manon Kolanowski, Mia Li, Emilie Reijnen, Lian Sánchez
Castro, Ramiro Gómez Samón, Minoru Kaneko, Amaury Barreras Lapinet, Simon Catonnet, Lorenzo Misuri, Tim Morgenstern, Joshua Tria, Aleksa Žikić

 

Catégories: