« Sven » - Héloïse Jocqueviel / « Yana » - Compagnie Jeunes Sans Limites
L’Académie de l’Opéra National de Paris sous la direction de Myriam Mazouzi a présenté à l’amphithéâtre Olivier Messiaen deux pièces tout public aux esthétiques très différentes. Héloïse Jocqueviel a composé un solo dérivé de la figure du cygne, emblème du ballet académique. De leur côté Samuel Fania et Amine Boussa, directeurs artistiques de la Compagnie Jeunes Sans Limites ont créé une pièce chorale qui mobilise les quinze danseurs de la troupe pour une évocation de la culture guyanaise, croisant danses urbaines et traditionnelles. Stimulant !
C’est une des missions de l’Opéra de Paris : aider à la production et à la diffusion de pièces destinées à des publics qui sont souvent éloignés de l’univers de l’art lyrique et de la danse. Cette double affiche met à l’honneur deux pièces qui permettent de sensibiliser le jeune public à des styles divers via deux pièces dans lesquelles on pénètre facilement.
Héloïse Jocqeviel fut danseuse au Ballet de l’Opéra de Paris. Quel meilleur point de vue pour observer la figure du cygne que de l’incarner dans le corps de ballet ! Depuis l’œuvre de Marius Petipa et Lev Ivanov, le cygne s’est imposé comme l’incarnation absolue de la danse classique. Pour la première fois, un ballet mettait sur scène des femmes qui se transformaient en oiseau, non pas par un déguisement mais avec les armes de la chorégraphie et du corps des danseuses. Cette révolution fut assez puissante pour perdurer jusqu’à aujourd’hui, cent cinquante ans après la création du ballet au théâtre Bolchoï de Moscou. La figure du cygne est inévitable que l’on soit dans le corps de ballet ou soliste. C’est une figure qui traverse l’imaginaire du ballet et Héloïse Jocqueviel propose de décliner sa propre vision.

Elle a opté pour un solo sur une musique d’Ulysse Zangs d’après Franz Schubert. L’image qui s’impose n’est pas celle de la princesse. « Sven est une créature hybride : cygne, monstre et humaine qui a la capacité de s’adapter à la destruction de son milieu de vie grâce à ses métamorphoses » explique Héloïse Jocqueriel. Il y a une vision très unisexe dans sa proposition chorégraphique. Vêtue d’un justaucorps, évoluant dans un halo de lumière, Awa Joannais enchaine une série très lente de développés, se hissant à l’extrême sur demi pointes. Mi femme, Mi oiseau, elle réalise un travail du dos très précis, d’une absolue sensualité, s’arrondissant pour se redresser. Mais ce qui fascine, c’est l’utilisation des mains, doigts écartés qui évoquent davantage le cygne noir maléfique. À mesure qu’Awa Joannais déploie ses ailes, c’est aussi une autre référence qui vient à l’esprit : celle de La Mort du Cygne de Michel Fokine qui imagina pour Anna Pavlova les derniers instants de la vie d’un cygne. Sans artifices, Héloïse Jocqueriel bâtit un solo délicat porté par un travail des bras phénoménal qui décrit les différentes étapes de la métamorphose entre l’humain et l’animal.
Galerie photo © Vincent Lappartient
Changement radical d’univers la création de Samuel Fania et Amine Boussa. Les co-directeurs et chorégraphes de la Compagnie Jeunes Sans Limites ont sollicité les quinze danseurs de la compagnie pour Yana, un mot amérindien qui désormais signifie communément Guyane pour les jeunes guyanais. On voit d’emblée la volonté de nous plonger dans la forêt amazonienne, dans un monde qui donne à voir sa créolisation à travers la danse. Après une série de courses en solo traversant le plateau, les quinze jeunes – et même très jeunes – de la compagnie guyanaise se lancent dans des ensembles à toute allure où se mêlent différentes influences, du Breaking à une gestuelle empruntant aux danses locales. Les deux chorégraphes construisent très habilement ce mélange de style comme une revendication de la pluralité ethnique de la Guyane. Pour corser le tout, ils introduisent une forme de battle en laissant chaque interprète briller en solo et montrer son savoir-faire. Les quinze danseurs épatent par leur talent et portent magnifiquement le nom de leur compagnie Jeunes Sans Limites. Cette belle énergie a emporté la mise d’un jeune public enthousiasmé par un spectacle en deux temps qui a sait les séduire sans jamais abdiquer ses exigences artistiques.
Jean-Frédéric Saumont
Vu le 10 avril 2026 à l’Amphithéâtre Olivier Messiaen de L’Opéra Bastille.
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