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” L’art de vivre ” de Clédat et Petitpierre – DañsFabrik Festival de Brest

Festival de création faisant la part belle aux formes hybrides et performatives, l’édition 2026 de DañsFabrik a présenté la toute nouvelle pièce de Clédat et Petitpierre L’Art de vivre, une plongée onirique et burlesque dans l’univers surréaliste du peintre René Magritte incarné par deux interprètes aussi remarquables que dissemblables, Guillaume Drouadaine et Fabien Coquil.

Yvan Clédat et Coco Petitpierre occupent une place à part dans le monde du spectacle vivant. Scénographe et costumière, ces artistes plasticiens collaborent depuis plus de trente ans en totale osmose pour créer des objets théâtraux et chorégraphiques que l’on ne saurait classer dans aucun des registres habituels. Chaque spectacle se construit sur un univers singulier, un décor habité d’objets étranges et de costumes décalés, comme une invitation à se déconnecter du réel pour s’immerger dans un monde parallèle. Ils peuvent aussi bien se produire dans des théâtres que dans des espaces publics, investir des galeries d’art, construire des sculptures immersives. Ils ont travaillé avec des artistes et des danseurs aussi divers que Raphaëlle Delaunay, Olivia Grandville, Ruth Childs ou encore Soa Ratsifandrihana.

Avec L’Art de vivre, leur dernier opus, ils s’aventurent sur un autre terrain où ils tordent une fois de plus le cou au réel pour nous emmener dans une fable chaleureuse et bienveillante. Le spectacle réjouit l’œil avant même qu’il débute : un vaste plancher rectangulaire découpé dans un bois chaleureux, un large banc en fond de scène que l’on dirait taillé dans le même bois, des objets improbables dont on ne saurait définir la fonction comme cette bougie démesurée en forme de serpent ou une pipe géante dont on comprendra l’usage un peu plus tard. Cet espace sublimé par les lumières de Yan Godat est déjà une promesse de voyage.

Mais qui habite ce lieu étrange ? Quelle histoire va se raconter ? Clédat et Petitpierre ont invité deux interprètes hors normes pour se frotter à leur univers. Guillaume Drouadaine et Fabien Coquil investissent l’espace sur la pointe des pieds et entament un dialogue qui infuse un burlesque irrésistible. Le premier est petit, fin, délié. Guillaume Drouadaine est un jeune performeur atteint de troubles du spectre autistique. Il a intégré en 2015 la troupe Catalyse rassemblant des artistes en situation de handicap. Le second, Fabien Coquil est grand, large et tout aussi à l’aise avec ce corps massif. Surgit immédiatement l’image d’un couple qui serait les Laurel et Hardy d’un nouveau monde, sanglés dans des justaucorps qui se fondent dans le décor.

Ce qui se joue entre les deux protagonistes échappe. Clédat et Petitpierre nous égarent à dessein pour mieux installer le décalage, la drôlerie et l’absurde.  Guillaume Drouadaine feuillette un album qui ressemble à un livre d’art, sollicitant son partenaire à coup de questions sur la peinture, sa nécessité, ses bienfaits supposés. Fabien Coquil y répond comme il peut par des truismes déconcertants avec un constante bienveillance. On bascule sans s’en rendre compte dans un autre univers proche du Samuel Beckett d’En attendant Godot tel un dialogue surréaliste dont la clef nous est finalement donnée : c’est de Magritte dont il s’agit. Et la pipe géante fait référence à son fameux tableau Ceci est une pipe. Les musiques choisies par Stéphane Vecchione laissent entendre un son que l’on dirait émis par un vieux transistor.

Reste à accepter ce récit sans queue ni tête largement improvisé qui refuse tout réalisme mais se construit comme un conte magique dans une constante incongruité. Apparaissent ainsi de drôles de bottes, des chapeaux melons, des canes. Tous ces objets semblent composés de ce même matériau et font se confondre l’animé et l’inanimé. Ainsi sommes-nous conviés dans un dédale mental, un rêve éveillé infiniment poétique. Clédat et Petitpierre n'aiment rien tant que déplacer la focale, offrir une autre entrée sur le monde. Il ne s’agit pas d’en gommer l’âpreté mais d’inventer un univers qui en serait la métaphore. Guillaume Drouadaine et Fabien Coquil apprennent ainsi à s’entendre et à bouger avec la même gaucherie savamment travaillée !

Quand de nombreux artistes contemporains préfèrent ancrer leur travail dans le réel et utiliser leur expérience personnelle, Clédat et Petitpierre inventent des spectacles pour créer des émotions instantanées. Ils n’imposent pas une lecture unilatérale et font confiance aussi bien à leurs interprètes qu’au public. L’art de vivre se savoure avec gourmandise. C’est un moment « feel good » d’une grande beauté comme il y en a peu.  

Jean-Frédéric Saumont
Vu le 3 mars 2026 à la Maison du Théâtre de Brest, Festival DañsFabrik.

L’Art de vivre 
Conception, chorégraphie, scénographie,
Costumes : Yvan Clédat et Coco Petitpierre – avec Guillaume Drouadaine de la troupe Catalyse et Fabien Coquil
Création sonore : Stéphane Vecchione
Lumières : Yan Godat
Dramaturgie : Baudouin Woehl
Regard chorégraphique : Max Fossati.

En tournée :
Les 28 et 29 avril 2026 : Le Théâtre, Scène nationale de Mâcon.
Les 11 et 12 mai 202 : Théâtre public de Montreuil/Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis.
Les 23 et 24 juin 2026 : Festival Camping Bordeaux avec le CND.

 

 

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