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« Je badine avec l’amour » de Sylvain Riéjou

Drôle, très enlevée, la pièce de Sylvain Riéjou multiplie les pistes. Un peu stand-up, fausse répétition, parodie de Dirty Dancing, manifeste, autobiographie multiple. Mais tout cela est sous-tendu par un désir profond de se faire comprendre. Ce qui n'est pas si simple.

Comme dans le théâtre classique, le titre de la pièce de Sylvain Riéjou s'accompagne d’un sous-titre : Je Badine avec l’amour (parce que les hommes sont si imparfaits et si affreux)… C'est long. Mais surtout, cela renvoie au théâtre — outre à Alfred de Musset dont il est une parodie plus qu’une citation — au théâtre classique. Le Barbier de Séville (Beaumarchais) est sous-titré « ou la Précaution inutile », Dom Juan (Molière) « Le Festin de Pierre »… Sylvain Riéjou regarde donc vers la forme théâtrale, ce qu'il accorde volontiers. Pas de surprise alors à le voir entrer en scène, prendre la parole. Et on a le droit de résumer en « Je badine »…

Au bout de vingt minutes environ, un doute s'immisce cependant. Jusqu'alors, Sylvain Riéjou, seul sur scène, se livre à un numéro de seul-en-scène à dominante chorégraphico-nostalgique. Il se raconte. Il explique en particulier pourquoi Dirty Dancing (le film de 1987 réalisé par Emile Ardolino avec Jennifer Grey et Patrick Swayze — ni la suite, ni la comédie plus ou moins musicale qui en suivit) fut constitutif de son orientation sexuelle et de son entrée dans la danse. Il joue à rejouer le film, expliquant son trouble et sa carrière avec une finesse d'analyse réjouissante et un abattage de vieux routier du stand-up, empruntant beaucoup à cette forme de spectacle éminemment populaire : micro à la main, adresse et implication du public, simplicité de l’apparence — costume et mise en scène — même si elle est très étudiée, et, évidemment, humour et sens de la dérision. Et Sylvain Riéjou brille dans ce genre d'exercice. La pièce qui marqua le début de sa carrière, Mieux vaut partir d’un cliché que d’y arriver (2017), qu'il qualifiera de « one man show vidéo chorégraphique » et qui donne son nom à sa compagnie (Compagnie Cliché), témoignait déjà d'une aisance remarquable dans l'adresse au public et d'une fluidité éprouvée dans le passage du plateau à la vidéo avec laquelle il dialogue. Ici, pas de vidéo, mais tous les codes du seul-en-scène pour le récit d'une entrée en danse, des expériences chorégraphiques plus ou moins heureuses (Roland Petit en prend assez finement pour son grade), et avec un sens remarquable du détail qui fait mouche (les trémulations spasmodiques au sol pour évoquer la formation Exerce résument en quelques secondes un long discours dubitatif)… Psychomotricien, Sylvain Riéjou décida de revenir à la danse via la compagnie Coline à Istres, puis la formation Extension du CDCN de Toulouse, et de se former à la vidéo (d'où sa maîtrise du média) en même temps qu'il mène sa carrière de danseur : il y a de la matière à raconter.

Mais il y a doute. La confidence-conférence de l'artiste chorégraphique au public fait florès, certes (de Muriel Boulay à Cristiana Morganti), mais pourquoi celle-ci a-t-elle besoin d'une danseuse explicitement présentée comme telle et assise dans la salle (Émilie Cornillot) ? Et pourquoi, à ce moment, après vingt minutes, alors que le propos semble aller de soi entre le choix de carrière et la prise de conscience d'une orientation sexuelle, annoncer le recours à un comparse (Julien Gallée-Ferré) ? D'autant que le dit Julien, qui n'en demande pas tant, se voit affublé immédiatement de l'étiquette « hétérosexuel ».

Galerie photo © Vincent Curutchet

Malin, Sylvain Riéjou ne se laisse pas enfermer dans ce qui pourrait vite virer à la caricature de Drag Race parodiant Dirty Dancing. La pièce semble prendre brièvement le chemin d'un manifeste queer, une illustration des propos de Judith Butler : « Supposer que le genre est un système binaire revient toujours à admettre le rapport mimétique entre le genre et le sexe, ou le genre comme parfait reflet du sexe, que le sexe en constitue du moins la limite. » (Trouble dans le genre, éd. La Découverte, p. 68). Le garçon-garçon qui fait la fille trouble le garçon-garçon qui fait le garçon, à moins que ce ne soit l'inverse. Le discours un peu facile et pour le moins dans l'air du temps aurait encore produit un énième avatar…

Mais si la référence au film constitue toujours le fil conducteur de la pièce, Julien Gallée-Ferré se lance lui aussi dans un récit de son parcours chorégraphique avant d’être rejoint par une quatrième comparse, Clémence Galliard, ce qui commence à faire beaucoup pour un one-man-show… Même dispositif de confidence mi-confiée mi-jouée, avec une jolie inventivité et un sens certain de la construction, jouant des auto-références et recourant à ce que le chorégraphe désigne comme des « chansons de gestes », très influencées par la technique de la pantomime et du commentaire gestuel, culminant dans une version pantomimée et d'anthologie de Nathalie (1964, Pierre Delanoë et Gilbert Bécaud). Réjouissant et parfaitement genré (le garçon et la fille)…

Galerie photo © Vincent Curutchet

Et, les danseurs étant faits pour danser, voilà les trois (celle de la salle a rejoint ses comparses) qui interrogent le ballet romantique, sa pantomime et beaucoup les clichés qui y collent (non, La Barcarolle des Contes d'Hoffmann de Jacques Offenbach n'a jamais été un ballet romantique, pas plus que La Flûte enchantée) tant la musique « classique » n'a pas plus de signification que la danse du même nom. Et quand les danseurs veulent danser, il faut les faire répéter. La pièce change donc insidieusement. Insensiblement, le stand-up se transforme en représentation d'une répétition problématique où il apparaît que la question du consentement ne se dissout pas simplement dans les apparences de bienveillance, quand bien même le chorégraphe voudrait déconstruire et s'afficher en rupture de patriarcat… D'autant que la fille-garçon ne veut pas être sensuelle avec la fille-fille… Or, en matière de danse, il est toujours risqué de négliger l’axiome Fernandel… L’éminent comédien rappelle, dans cette œuvre capitale qu’est le film François Ier (Christian-Jaque, 1937) : « La danse, Monseigneur, est affaire de contact », et donc de sensualité, voire plus si affinités — et ce n'est pas une dimension si facile à gérer. Ce dont témoigne la culture populaire ; et revoilà Dirty Dancing ! Cette fois déconstruit, reconstruit, à trois ou quatre, en petits bouts façon puzzle, et surtout en matrice pas ridicule du tout de ce que pourrait être un spectacle chorégraphique !

Galerie photo © Vincent Curutchet

Un peu (très) bavarde, faute de laisser parler la danse en voulant absolument parler à sa place, la pièce de Sylvain Riéjou ouvre cependant un espace de réflexion sur la place de la culture populaire, en particulier dans la construction des genres. Il passe, en somme, de Judith Butler à La Crise de la culture d'Hannah Arendt… Du trouble identitaire au trouble culturel, illustrant la différence — soulignée par Arendt — entre la culture et l'art. Le final, très comédie musicale et d'une verve réjouissante, n'estompe pas l'interrogation ; au contraire, il laisse entendre que la prochaine « grande » pièce (il tourne une création jeune public, Le Poisson qui vivait dans les arbres, créé l'année dernière) de Sylvain Riéjou sera à prendre au sérieux, et que la solution y sera sans doute d’assumer l’ambiguïté de tout geste dansé.

Philippe Verrièle
Vu le 18 mars 2026, Théâtre de la Ville, Les Abbesses, Paris

Conception et chorégraphie : Sylvain Riéjou
Interprètes : Émilie Cornillot, Julien Gallée-Ferré et Clémence Galliard
Contribution chorégraphique : Yoann Hourcade
Regard dramaturgique : Jeanne Lepers
Création sonore : Emile Denize
Lumières et régie générale : Sébastien Marc

Tournée en cours
28 avr. 26 : Théâtre d'Arles
16 mai 26 : Festival Cluny Danse, Cluny
27 sept. 26 : Festival CCNT, Tours
08 oct. 26 : Espace Beaulieu, Poitiers
17 nov. 26 : L'Équinoxe, scène nationale de Châteauroux
26 nov. 26 : Théâtre Onyx, Saint-Herblain
28 nov. 26 : Théâtre Philippe Noiret, Doué-la-Fontaine
1er déc. 26 : Le Dôme, Saint-Avé
3 déc. 26 : Théâtre du Pays de Morlaix
6 déc. 26 : L'Hermine, Sarzeau
29 janv. 27 : Spaziu culturale Natale Rochiccioli, Cargèse
14 fév. 27 : 9-9bis, Oignies

 

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