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Entretien exclusif avec Julien Favreau directeur du Béjart Ballet Lausanne

À Paris du 11 au 15 mars, puis en tournée dans toute la France pendant ce même mois, le Béjart Ballet Lausanne présente un best of des œuvres du maître : L'Oiseau de feu, Boléro, et Béjart et nous, une sorte de mix de pièces moins connues du public d'aujourd'hui mais méritant le détour. Julien Favreau, nouveau directeur de ce Ballet mythique a bien voulu répondre à nos questions.

De Maurice Béjart à Gil Roman et aujourd’hui Julien Favreau, le Béjart Ballet Lausanne a toujours été dirigé par des Français. Et une fois de plus, c’est un grand interprète de la maison qui en prend les rênes. Ces trois dernières décennies, voir un spectacle du BBL signifiait être ébloui par ce successeur de Jorge Donn dans les rôles principaux, et pas seulement sur la table du Boléro. Julien Favreau incarna aussi Freddie Mercury dans Le Presbytère…  et tant d’autres personnages principaux. Il dessine ici sa vision de l’avenir du BBL, et prépare la compagnie à fêter en 2027 un double anniversaire.

Danser Canal Historique : Vous avez succédé à Gil Roman à la direction du Béjart Ballet Lausanne et présentez actuellement la première saison dont vous êtes le maître artistique intégral. Comment la succession s’est-elle déroulée ?
Julien Favreau :
En février 2024, on m'a proposé de prendre la direction artistique de la compagnie. C’était d'abord pour assurer la fin de la saison, donc j'ai eu une première partie en intérim, pour conduire la saison qui avait été mise en place par l'ancienne direction artistique. Et à l’été 2024, j'ai été confirmé en tant que nouveau directeur artistique. La saison 2025/26 est en effet la première que je gère entièrement en matière de programmation, organisation des tournées etc.

DCH : Entre répertoire et la création, quelle voie prenez-vous à présent, avec un ensemble au passé aussi éminent ?
Julien Favreau :
Répertoire et création sont deux pôles entre lesquels il me faut chercher ma voie sans trop vouloir trancher. Et si on continue de danser les grands titres dans l’œuvre de Béjart, je veux aussi faire découvrir des œuvres qui sont peut-être moins connues et un peu plus pointues. Côté création, quand je fais appel à des chorégraphes, l’idée est de mettre en avant les qualités plus contemporaines, plus actuelles des quarante danseurs de la compagnie. Par contre, je laisse aux chorégraphes invités la liberté de choisir entre une création pour toute la compagnie, un petit groupe ou un duo.

DCH : Quels sont les styles, les personnalités, les chorégraphes qui vous intéressent pour les créations avec la compagnie ?
Julien Favreau :
Il y a beaucoup de chorégraphes actuels avec lesquels j'aimerais travailler, mais pas dès ma première saison. Je reçois aussi beaucoup de propositions. Pour commencer, j’ai invité Andonis Foniadakis qui est venu, entre des créations à Cincinnati, Zurich et Hong Kong, pour créer chez nous Real Love, une pièce inspirée de ses années d’interprète au BBL, au milieu des années 1990, sous la direction de Maurice Béjart. J’ai aussi invité le duo italien Riva&Repele pour leur côté plus théâtral et peut-être plus proche du langage béjartien, contrairement au style rapide et très cinétique de Foniadakis.

DCH : Jusqu’où êtes-vous libre dans vos choix ? Quel est votre cahier des charges ?
 Julien Favreau :
La situation à Lausanne est complexe du fait que nous dépendons de deux entités, la Fondation Béjart Ballet Lausanne et la Fondation Maurice Béjart. J'ai été nommé à la direction de la compagnie sur proposition de la Fondation BBL, avec l'accord de la Fondation Maurice Béjart. La Fondation Maurice Béjart a hérité des droits pour l’œuvre chorégraphique, l'œuvre littéraire et l'œuvre cinématographique de Béjart. C'est donc avec eux que je travaille quand il s’agit de remonter des ballets. Si je remonte L’Oiseau de feu  et que je souhaite apporter des modifications aux costumes ou aux éclairages, pour une raison technique ou autre, leur accord est nécessaire. Et nous avons l’obligation d’inclure dans chacun de nos programmes au moins une œuvre de Maurice Béjart.

DCH : Et la Fondation Béjart Ballet Lausanne ? Quel est son rôle ?
Julien Favreau :
Elle est mon employeur puisque c’est elle qui dirige la compagnie de danse. Leur domaine est la programmation, l’organisation des spectacles et des tournées. C’est aussi elle qui a pris la décision que nous ne représenterons plus les chorégraphies de Gil Roman, mon prédécesseur. En tant que directeur artistique, je suis en concertation permanente avec les deux fondations. Cela signifie pour moi de faire beaucoup de réunions et d’avoir beaucoup de discussions, mais tout se passe de manière agréable et c’est un plaisir de travailler avec les deux.

DCH : Pensez-vous que vous étiez en quelque sorte le candidat logique ou étiez-vous très surpris par votre nomination ?
Julien Favreau :
D’une part, cette nomination à la direction artistique est arrivée de façon un peu inattendue. Ayant travaillé comme danseur pendant trente ans, je n'y étais pas vraiment préparé. Mais en même temps, je connais la maison, je connais le répertoire, je connaissais les danseurs et le fonctionnement de la compagnie et je pense que c’est justement la raison pour laquelle les fondations ont décidé de me faire confiance. Je ne suis pas comme quelqu'un qui arrive de l'extérieur et qui va faire une révolution. Moi, je ne fais pas de révolution.

DCH : Quel a été votre parcours au sein de la compagnie ?
Julien Favreau :
Je suis arrivé à Lausanne quand j'avais 16 ans. J'ai intégré l'école Rudra pendant une année, de 16 à 17 ans. Et puis, Maurice Béjart m'a directement intégré dans la compagnie où j'ai travaillé en tant que danseur de 17 à 47 ans. J'ai eu la chance de travailler avec lui pendant plus de 13 ans. J'ai participé aux créations et repris de grands rôles du répertoire. J'ai eu une carrière assez riche et contrastée, avec des rôles comme Romeo, Zarathoustra, le soliste du Boléro, Freddie Mercury dans Ballet for Life...   qu’on appelle généralement Le presbytère…  J'ai été très gâté, en somme.

DCH : En mars, vous présentez en tournée française un programme fait de Boléro, L’Oiseau de feu  et un objet plus difficile à cerner que vous appelez Béjart et nous. De quoi s’agit-il ?
Julien Favreau :
L’idée est de faire découvrir de nouvelles facettes de l’univers de Maurice Béjart aux gens qui ne le connaissent pas en profondeur. J'ai donc composé un programme fait d’extraits de différents ballets, soit pour ensemble soit un pas de deux ou un solo, en m’inspirant de ce que Béjart avait fait dans des soirées comme L'Amour - la Danse, Eros Thanatos ou L’Art du pas de deux. C'est un voyage initiatique à travers son univers chorégraphique, parce qu’il était lui-même un grand voyageur artistique.

DCH : Avec quels supports travaillez-vous quand vous remontez des pièces du répertoire Béjart ?
Julien Favreau :
On travaille essentiellement avec les archives vidéo. On a des vidéos très anciennes, qui sont parfois de très mauvaise qualité, et des vidéos plus récentes. J'essaie toujours de comparer la plus ancienne des versions, presque la version de la création, avec les versions les plus récentes. Après, je prends la meilleure des deux. J'ai bien sûr aussi ma propre expérience avec certains ballets, et je garde en tête ce que Béjart lui-même disait. Entre autres, que pour faire briller le danseur, il faut que la chorégraphie lui aille et qu’il s'approprie la chorégraphie. Mais pour que la chorégraphie brille, il faut que ça soit vraiment un échange où le danseur se met au service de l'œuvre, et l'œuvre se met au service de l'interprète. Comme ça, on va penser que cette chorégraphie a été créée pour l'interprète du jour, même s’il s’agit d’une pièce ancienne. Bien sûr, je fais parfois intervenir des anciens danseurs et autres collaborateurs qui ont travaillé directement avec Béjart. Moi-même, j’ai beau avoir trente ans de carrière à Lausanne, il y a des ballets que je n'ai pas dansés et que je ne connais que par vidéo.

DCH : Pensez-vous que les créations de Béjart soient en mesure de traverser les décennies de manière naturelle ? Ou leur faut-il un lifting ?
Julien Favreau :
Une grande partie de l'œuvre de Béjart reste intemporelle, avec un message universel et humaniste. Ces pièces-là touchent tout le monde, elles touchent les interprètes et le public qui les regarde. Au mois de juin, nous avons présenté Mallarmé, une pièce créée en 1974 sur la musique de Boulez.  Beaucoup de gens l'ont découverte à ce moment et lui ont trouvé une vraie fraîcheur et une modernité, aussi bien dans la chorégraphie que dans la musicalité et la mise en scène. On voit bien que dans la musique symphonique, les chefs d’orchestre d’aujourd’hui interprètent Mozart ou Beethoven peut-être de façon un peu différente. En danse, c'est pareil.

DCH : Cela se ressemble, mais les corps des danseurs évoluent bien plus vite que les instruments symphoniques…
Julien Favreau :
Quand une chorégraphie, même ancienne, est interprétée par des danseurs d'aujourd'hui, ça créé une rencontre et même une sorte de choc. Mais ça marche, parce que tout d'un coup, vous avez des danseurs d'aujourd'hui avec leurs propres influences, leurs techniques, leurs corps qui ont bien sûr évolué depuis les années 1970. Et ces jeunes ont envie de danser ces chefs-d’œuvre d’un autre temps. Nous respectons la chorégraphie en détail, mais finalement les danseurs amènent cette saveur d'aujourd'hui et la chorégraphie reste actuelle, même si les pièces peuvent aujourd’hui être considérées comme des classiques. Ceci dit, il y a des pièces qu'on a peut-être trop vues. Et d’autres qui sont peut-être trop marquées par leur époque, mais aussi celles qui sont tombées dans l'oubli, alors qu’elles méritent d’être vues. J'adorerais par exemple remonter Erotica, duo créé par Béjart et Laura Proença en 1965 !

DCH : La demande pour les spectacles de Béjart reste-t-elle forte en Suisse ?
Julien Favreau :
Absolument. En 2025, nous avons dansé deux fois à Lausanne, nous sommes allés à Genève et à Zurich, et nous allons régulièrement à Lugano. A Lausanne, je présente à chaque fois des pièces qui n'ont pas été données depuis longtemps. Par exemple, en juin 2025 une soirée qui s'appelait Béjart trois regards : Il y avait Mallarmé III  sur la musique de Boulez, Serait-ce la mort ?  sur les quatre derniers lieder de Strauss et Dionysos Suite  sur des musiques traditionnelles grecques. Ce triptyque a remporté un grand succès, il a été filmé et peut être visionné sur France Télévisions  [voir ici ]. Mais au bout du compte, nous sommes une touring company, qui a besoin de générer des revenus en étant en tournée autant que possible.

DCH : Continuez-vous à danser ?
Julien Favreau :
J'ai dû faire un choix. Quand j'ai été nommé à la direction artistique, j'avais déjà trente ans de carrière au Béjart Ballet et j'ai un genou qui n'allait pas tellement bien. Et juste après le Covid, j'ai eu une rupture totale du tendon d'Achille. Mais je ne voulais pas que ce soit le Covid ou ma blessure qui mettent un terme à ma carrière. J'ai donc fait environ dix mois de rééducation. Je suis revenu et j'ai dansé Le Boléro. Mon but était vraiment de revenir pour bien finir ma carrière. Mais finalement, il faut bien le dire, ma nomination à la direction est arrivée au bon moment. Car si j'aime toujours aller sur scène, je n'arrive plus à maintenir le rythme d'entraînement et de répétition. J’interprète donc désormais des rôles théâtraux, par exemple le fantôme dans Hamlet. Je ne fais que marcher sur scène pendant trente minutes, mais ça crée un personnage. Côté danse, je vois maintenant mon rôle dans la transmission.

DCH : C’est l’occasion de dire un mot au sujet des interprètes actuels…
Julien Favreau :
Au Béjart Ballet, il y a quarante danseurs de dix-neuf nationalités. Il y a des petits, des grands, des très jeunes, des moins jeunes. Dont Elisabet Ros, une véritable icône. Nous sommes arrivés dans la compagnie presque en même temps. Elle danse au Béjart Ballet depuis trente ans. Elle a entre autres dansé le Boléro  et un rôle très important dans Ballet for Life. Nous avons aussi beaucoup dansé ensemble, la Soirée Mahler par exemple. Elisabet arrive maintenant en fin de carrière et va danser à Paris, à la Seine Musicale son dernier Boléro  puisque cette partition de quinze minutes est très physique. Mais comme moi, elle continuera dans d’autres types de rôles. Par conséquent, il y a une nouvelle génération de danseurs qui est en train d’arriver. En 2025 j’ai organisé une audition pour laquelle nous avons reçu 600 candidatures. Nous avons sélectionné trente dossiers et retenu cinq nouveaux interprètes.

DCH : Quel rôle joue aujourd’hui la célèbre école Rudra dans la vie du BBL ?
Julien Favreau :
L'école est actuellement fermée, et ce depuis le Covid. Nous voudrions la rouvrir et sommes en pleine recherche de financements. J’y suis très attaché, d’autant plus que je suis passé par cette école qui était un vrai vivier pour la compagnie, une sorte d’atelier même, puisque ces jeunes étaient déjà en fin de formation. C’était aussi un tremplin pour intégrer d’autres compagnies que la nôtre, avec une formation pluridisciplinaire de danse classique, danse contemporaine et parfois danse indienne. J'y ai fait du théâtre, on a fait des cours de chant, des cours d'art martiaux.

DCH : Un mot personnel, en guise de conclusion ?
Julien Favreau :
J'ai investi mon énergie et ma passion dans ma carrière de danseur. J'ai tout donné. Maintenant, j'ai une nouvelle carrière, celle de directeur et j’y mets la même énergie. C'est important pour moi, je suis comme ça. Je pense que c'est un de mes traits de caractère. Quand j'aime quelque chose, je le fais à fond. Après, je dois aussi trouver des moments à moi, des moments consacrés à ma famille, voir mes parents, mon frère, ma famille qui vivent en France. C’est d’autant plus important que nous nous préparons à célébrer en 2027 à la fois les quarante ans du Béjart Ballet Lausanne et le centenaire de la naissance de son fondateur. Il y aura des événements et des tournées assez spectaculaires. Entre autres, nous allons ramener Maurice à Marseille !

Propos recueillis par Thomas Hahn
Le Béjart Ballet Lausanne
Programme Boléro / L’oiseau de feu / Béjart et nous

Tournée française :
Paris, La Seine Musicale, du 11 au 15 mars 2026
Strasbourg - Zénith : 19 mars 2026
Reims - Arena : 21 mars 2026
Bordeaux - Arkéa Arena : 26 mars 2026
Nantes - Zénith : 28 mars 2026
Toulouse - Zénith : 2 avril 2026
Nice - Palais Nikaia : 4 avril 2026

 

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