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« Tropique du Képone » : Myriam Soulanges et Marlène Myrtil

A June Events, la célébration du triomphe de la danse sur le chlordécone, tel un fantasme afro-futuriste.
Fantasme ou ironie ? Deux vacancières qu’on présume Métropolitaines sirotent une boisson bleue. Et elles prennent leur temps. L’image semble sortir du catalogue d’un voyagiste. Mais en voix off, des ouvrières agricoles relatent leurs déboires avec le chlordécone qui aide à faire pousser les bananes et déstabilise les corps de ceux qui les cultivent. Petit à petit, les vacancières se transforment en automates dansant le zouk, les visages clignotants et peints en bleu. La mutation est en marche. Mais laquelle ? Heureusement qu’il y a « l’antidote » : Les deux distribuent au public une boisson bleue en petits flacons : Il faut s’armer contre le chlordécone, ce poison lent, cet héritage colonial qui tue de l’intérieur.

Entre rêve et cauchemar, dans leur articulation stricte et robotique, les deux corps hybrides descendent directement d’un avenir afro-futuriste, alors que le bleu-ciel, bleu-mer ou bleu-martien colonise la scène entière. Bleu marine ou ultramarin. Bleu Curaçao peut-être, si ce n’est une illumination phosphorescente due à surexposition au chlordécone. Car il y a aussi ce bleu très sombre des bananes que Soulanges et Myrtil portent sur la tête, rappelant des casques de cyclistes sportifs, plus que la ceinture de Josephine Baker, bananes jaunes d’avant le chlordécone. Alors, les Antilles sont-elles bleues comme une banane ?

Soulanges et Myrtil revendiquent une écriture performative et réclament la victoire, jusque dans une danse, robotique et un brin urbaine, entre ambiance rap et chuchotement. À corps hybrides, spectacle hybride. Sans discours, mais tout de même avec une invitation à s’intéresser à la problématique du chlordécone, commercialisé sous les noms de Képone, Curlone ou Merex. Aussi la pièce se lit comme une variation libre sur la question, une sorte de remix de sons et d’images, de tropismes et d’inerties. Presque une forme de cabaret et nullement obligée de se constituer partie civile chorégraphique. Ici, aucun procès imaginaire dans lequel les témoignages recueillis auprès d’ouvrières et ouvriers agricoles empoisonnés et malades serviraient de preuves. Depuis longtemps, tout est sur la table et il n’y a plus rien à prouver.

C’est pourquoi Tropique du Képone part du postulat que le tour de la question a été fait et que les voix sont libres. Ce nouveau duo s’appuie notamment sur un autre, Principe de précaution  lequel, déjà, interrogeait l’utilisation de pesticides en Guadeloupe et Martinique. La forme est libre, mais les corps sont contraints, hétérogènes et : afro-futuristes ! Ça donne des têtes clignotantes (dans le rythme de la Baker, entre autres) sur des corps d’astronautes du quotidien. Des Cyborgs, si on veut. La projection de Tropique du Képone porte en effet sur l’an 2722, soit sept siècles après que Soulanges et Myrtil n’aient commencé à faire germer l’idée d’un nouveau tour dans les champs à Képone, chantant le blues des tropiques.

Mais on voudrait savoir, ou imaginer : Faudra-t-il vraiment sept siècles pour venir à bout d’un problème de santé publique ? La présomption que dans sept cents ans, le chlordécone sévira toujours – ou sera toujours dans les mémoires – témoigne plutôt d’une inébranlable confiance accordée à la puissance des produits agrochimiques. Si en 2722, l’antidote est toujours de mise, si l’afro-futurisme rêve toujours de la victoire sur le chlordécone, il faudra constater que ce mouvement n’aura pas été victorieux. Et si, malgré le voyage dans le temps annoncé, nous étions encore en 2022, où des terres antillaises saines relèvent de l’utopie ? Ou bien, et c’est l’autre hypothèse, la victoire a été si éclatante que Tropique du Képone  met en scène, en 2722, une sorte de rite commémoratif, une fête de la victoire rétrofuturiste.

Si ce duo revendique être « incolonisable » et « victorieux », s’il s’octroie le droit de « rester barbare » – en référence au concept de Louisa Yousfi (se réfèrant à Kateb Yacine) qui clame le refus d’une éducation coloniale et d’une hiérarchisation des expressions culturelles – alors Tropique du Képone est peut-être la tentative d’inventer un afro-futurisme néo-barbare, libéré du chlordécone. Lequel est, au fond, la vraie barbarie au sens le plus populaire et rappé du terme. Reprenons. On est en quelle année, finalement ? Peu importe. Ne mettons pas de hiérarchie entre les siècles…

Thomas Hahn

June Events, le 28 mai 2024, Atelier de Paris CDCN

Distribution
Création et chorégraphie : Myriam Soulanges et Marlène Myrtil
Dramaturgie : Manon Worms
Regard extérieur : Isabela Fernandes Santana
Conseil artistique – dramaturgie : Michael Roch
Composition musicale : Yann Cléry
Création lumière et scénographie : Bia Kaysel
Régie : Bia Kaysel et Myriam Adjallé
Costumes : Stéphanie Vaillant

 

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