«Still Life» de Dimitris Papaioannou

La terre est dure et sombre, la beauté et la lumière sont suspendues à l'intérieur d'une bulle céleste et inaccessible.Dans cet enfer-là, tout rocher se brise et les cieux marchent sur la tête. Une sphère transparente, emplie de nuages, prend la forme d'un globe suspendu. Mais dans sa gracieuse légèreté, ce ciel suspendu descend lentement, pour tomber sur les protagonistes. Pas sûr que sous cet horizon paradoxal, on ne finisse pas par suffoquer un jour.
Dans le monde de l'art, un Still Life est une nature morte. S'y ajoute que Still Life, ça veut bien dire ce que ça raconte: La vie est encore là et elle résiste, même si elle est privée de perspectives. Still alive...
Dimitris Papaioannou part du mythe de Sisyphe, qu'il présente ici comme une entreprise de construction vouée à l'échec perpétuel, confrontée à la pierre et obligé à essuyer les plâtres d'une trop forte volonté à exister.

Film réalisé par Eric Legay au Théâtre de la Ville pour Danser Canal Historique

 

Chaque tableau est magistral dans sa force et sa limpidité, dans le lien qu'il établit entre la mythologie fondatrice et la situation actuelle de la Grèce. Les Sisyphe de Still Life prennent une pelle pour déplacer leurs propres pieds puisqu'il faut bien avancer, ou bien ils creusent l'air au-dessus pour empêcher le ciel de tomber, au prix de former des cratères inversés. Ils traversent les mésaventures tels des Ulysse sans fortune.
C'est avec le retour des JO dans leur pays d'origine, en 2004, que la Grèce commença à découvrir son chemin de croix, le poids véritable de sa dette et l'intransigeance du monde financier. Aussi, le mythe de Sisyphe résonne-t-il de façon particulière avec la situation actuelle du pays, condamné à s'époumoner pour combler une dette qui rebondit aussitôt, chaque fois qu'un nouveau sacrifice a été consenti.
 

Papaioannou excelle dans la composition d'images troublantes, impossibles à créer dans un spectacle de danse. D'où la sensation de découvrir un art différent, qui n'est autre que celui du mime et du théâtre corporel. D'où l'impression qu'un Josef Nadj ne renierait pas ces costumes de ville noirs des hommes, les situations absurdes, la précarité des équilibres, la peine du labeur des hommes, parfois visités par des divinités glamoureuses.
Déshabiller un homme pour se promener sur son dos, l'obligeant à se courber et à exhiber ses fesses, telle une Europa chevauchant son taureau. Mais au lieu de tomber sur Zeus, elle a affaire à un condamné. Sisyphe est-il heureux, comme le suggère Camus ? Sans doute, quand le rêve de pouvoir prendre place à la table de dîner prend forme. Mais le labeur reprend aussitôt.

Still Life est une variation brillante sur le thème de l'éviction du paradis et la condition paradoxale de l'homme, représentée par l'association audacieuse de raideur et souplesse dans l'élément clé du premier tableau, un mur mobile aussi souple que plâtré. Deux hommes le traversent à souhait, s'y cachent, se pourchassent, apparaissent tel un alter ego obsédant pour recomposer librement un seul corps à partir d'éléments visibles et invisibles.
C'est la scène la plus proche de l'univers d'un Nadj, où les acteurs corporels font preuve d'une souplesse époustouflante et d'une énorme finesse dans l'intégration des arts du cirque, ce qui passe par une approche du détail et une philosophie de l'absurde. D'où Sisyphe, d'où la référence à Camus, d'où le courage d'aller sur un terrain artistique à peine définissable.

À la base, Papaioannou a étudié les beaux-arts et excellé en dessin et en peinture, comme Nadj a étudié les arts graphiques. La dimension plastique est la base de Still Life, nature pas si morte que ça. Ayant débuté sa carrière artistique dans les fameux squats d'Athènes, Papaioannou montre aujourd'hui qu'une personne seule et quelques gravats peuvent très bien tenir une scène comme celle du Théâtre de la Ville, à condition de passer par une pleine prise de conscience par rapport à ce fil invisible mais fortement palpable qui lie l'Occident actuel aux origines de son théâtre.

Thomas Hahn

http://www.theatredelaville-paris.com/spectacle-dimitrispapaioannoustilllife-952

http://www.dimitrispapaioannou.com/en/

FRANCE /

Paris / Théâtre de la Ville / 13-16 October 2015

ITALY / Milano / CRT Milano / 28 & 29 October 2015

SWEDEN / Stockholm / Dansens Hus / 5 & 6 November 2015

ITALY / Cagliari / Sardegna Teatro / 3 & 4 December 2015

PORTUGAL / Braga / Theatro Cicero / 18 December 2015

CHILE / Santiago / Santiago a Mil International Theatre Festival / 15-19 January 2016

BRAZIL / São Paulo / São Paulo International Theatre Festival (MITsp) / March 2016

BELGIUM / Antwerp / deSingel International Arts Campus / 18-20 March 2016

SERBIA / Belgrade / 13th Belgrade Dance Festival / 31 March 2016
 

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