Nuit Blanche : Parcours chorégraphique

Divisée en douze parcours, la Nuit Blanche du 1er octobre 2016 en cache un autre : Les danses de Poliphile.  

Pour la première fois, la Nuit Blanche ne se contente pas de présenter des œuvres d’art. Elle devient elle-même une œuvre. Sous la direction artistique de Jean de Loisy, président du Palais de Tokyo, le visiteur est invité à se rêver en Poliphile, héros du roman vénitien du XVe siècle, Le Songe de Poliphile, texte allégorique, œuvre-clé de la renaissance.  

Poliphile : « Celui qui aime Polia », qui l’attend, la cherche ou la poursuit en imaginant des aventures merveilleuses ou dangereuses. A Paris il a de quoi passer une nuit blanche face à des œuvres souvent monumentales, voire vertigineuses.

Enjeux politiques

En tant que Maire de Paris, Anne Hidalgo ne s’en cache pas : Cette Nuit Blanche est l’occasion d’adresser au reste du monde, qui associe désormais Paris à une vague d’attentats un fluctuat nec mergitur renouvelé. Et c’est justement la Seine qui a été choisie comme fil rouge. « Quels sont les deux images qu’on vous cite toujours en premier, où qu’on soit dans le monde, quand on parle de Paris ? Ce sont La Tour Eiffel et la Seine, » insiste Hidalgo lors de la présentation officielle de la Nuit Blanche 2016.

Mais le concept date de bien avant novembre 2015. Et la vocation première de cette édition côté Seine est de lancer la campagne de Paris pour sa candidature aux Jeux Olympiques de 2024! Aussi la maire veut-elle inscrire son mandat dans un récit qui inclut, bien sûr, la création du « Grand Paris ». Et peut-être, au passage, rendre plus désirable encore le projet de la piétonisation des berges.

La Seine au centre

Parmi les douze aventures ou parcours, à franchir d’est en ouest (si l’on veut suivre le récit imaginaire), avec leurs 120 propositions intra-muros, on verra donc des installations géantes sur les façades (trompe-l’œil de Pierre Delavie sur la façade de la Conciergerie) et sur l’eau même, avec Anish Kapoor qui installe un tourbillon géant fac à la pointe de l’Île de la Cité. Ca s’appelle Descension. Lui répond la Montée des ombres de Zad Moultaka qui invite à entrer dans le Tunnel des Tuileries, en entrant par la Voie Georges Pompidou, comme dans les gorges de l’enfer.

In et Off

Si cette Nuit Blanche se divise en un In et un Off, la distinction se fait entre les œuvres choisies par Jean de Loisy et celles adoubées par des mairies d’arrondissement, des musées ou autres, souvent placées un peu plus loin de la Seine, mais intégrées dans les parcours : Le Centre Pompidou, le Grand Palais, le Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, le Musée Carnavalet, la Gaîté Lyrique... Après tout, Poliphile a le droit de s’égarer quelque peu, et la nuit est longe.

Elle est dangereuse aussi. L’idée maîtresse de la Nuit Blanche est désormais de placer un maximum d’œuvres dans l’espace public, pour éviter les files d’attente à l’entrée des musées ou galeries. En même temps, la mairie assure que « tout sera fait pour garantir la sécurité des visiteurs ». Un casse-tête qui pourrait valoir aux responsables quelques nuits blanches...

La danse en plein air

D’est en ouest, le parcours chorégraphique (Off) pourrait commencer au square Léopold Achille dans le 3e, avec Lovol, duo dansé entre une femme et un grand voile blanc, par Laura et Sophia Boudou. Mais il y a les horaires aussi, et tout n’est pas visible en permanence, surtout quand il s’agit de danse et pas d’une installation plastique ou média.

Par exemple, avant la nuit dernière, installation à l’Hôtel-Dieu sur le parvis de Notre-Dame, est visible de 19h à 7h. C’est Christian Rizzo qui a conçu cet énorme miroir suspendu, en forme de disque, qui reflète les corps des spectateurs. Pas d’intervention dansée ici, mais l’occasion de se rappeler que Rizzo est venu à la danse via les arts plastiques. Et le lien est évident avec ses derniers spectacles qui reflètent les danses populaires ou le clubbing. Rizzo est dans le In. Bouchra Ouizgen est dans le Off, au Centre Pompidou, avec Corbeaux [lire notre critique] dans le cadre du Festival d’Automne (21h et 23h30).

Place Dauphine, l’Australienne Mel O’Callaghan est dans le In, avec Going over, going under, une performance chorégraphiée sur la pesanteur et l’effort, où les performers tirent inlassablement sur des cordes dans une chorégraphie très étudiée, pour nous rappeler les effforts de Poliphile, ou bien ceux des athlètes olympiques, ou bien encore la condition humaine selon Nietzsche.

On peut faire usage plus aérien de la corde. En danse verticale, par exemple. Dans la cour de la Mairie du 2e, la compagnie Retouramont présente Voluminosité, un trio pour 2 danseuses-circassiennes et une sculpture anthropomorphe.

Dans le In, sur la Passerelle Léopold-Sedar-Senghor et l’emmarchement du Musée d’Orsay : de l’Opéra de Paris installe non seulement un de ses rideaux de scène, mais surtout sa 3e Scène, et donc des vidéos qui mettent en lumières l’envers du décor de leurs maisons, et un peu de danse aussi.

Au Port des Champs-Elysées, face au Pont Alexandre III, on verra une version réduite (pour deux danseurs) de Celui qui tombe de Yoann Bourgeois. Ce duo intitulé Hourvari sera donné jusqu’à 2h du matin, à raison de deux séances par heure.

On peut aussi saisir l’occasion pour s’offrir un coup de projecteur en public : Dans le Jardin du Petit Palais, Poliphile est sans doute en train de fantasmer sur sa Polia. C’est pourquoi il nous amène voir Muses, une performance proposée par… Le Crazy Horse ! Et il paraît que les muses vont même vous chuchoter à l’oreille…

Danse et patrimoine

La Seine, et la Tour Eiffel : Sur le parvis de la tour, l’artiste américain Cleon Peterson crée une fresque géante représentant des personnages inspirés des reliefs antiques exécutant une ronde. La Danse de Matisse n’est pas loin, artistiquement parlant. Mais pour voir Endless Sleep, il faut monter au premier étage de la Tour Eiffel. L’entrée y sera gratuite le soir de la Nuit Blanche, jusqu’à 1h du matin.

On pourrait par ailleurs voir dans le parcours chorégraphique de cette Nuit Blanche une sorte de Journées du Patrimoine bis, notamment parce que la danse investit de nombreuses églises, dont certaines qu’on ne connaît que très peu.

Par exemple, la Basilique Sainte-Clothilde, rue Las Cases, entre le boulevard Saint-Germain et les Invalides. Les artistes coréens Sunghyun Cho (concept, univers sonore, dispositif interactif) et Yohan Han (plasticien) y installent une sculpture géante faite de tubes fluorescents qui s’animeront au gré des battements cardiaques des spectateurs. Cet « espace utopique à la fois existentiel et invisible » intitulé (In)Visibilty sera traversée par deux fois (20h et 22h) par la chorégraphe Sun-A Lee.

Le pèlerin chorégraphique peut ensuite se rendre à l’église Saint-Philippe du Roule où La Compagnie Attractif (Morgane Dragon et Alexandre Carniato) propose Le Silence n’existe pas, une performance chorégraphique sur John Cage.

A la Cathédrale Américaine (23, avenue George V) on verra les vedettes : Carolyn Carlson, accompagnée de Didier Lockwood et la peintre Dominique Paulin dans S’Unir et Franchir, une performance plastique, musicale et chorégraphique.

A l’Eglise Saint Christophe de Javel (M° Javel) la compagnie Singulier Pluriel/Jos Pujol propose Cœur battant, spectacle de danse en lange des signes sur chansons françaises.

L’ubiquité de Marie-Agnès Gillot

Le Théâtre des Champs-Elysées aussi fait bel et bien partie du patrimoine : TU ES (je suis le corps qui exprime vos peines), une partition chorégraphique co-écrite avec les prisonniers de la Maison Centrale d’Arles, interprétée par Gillot et Julie Guibert , suite à des ateliers menés avec détenus, dansée sur le Boléro de Ravel, de 23h à 3h du matin.

Mais comment fait-elle ? En même temps, Gillot est annoncé sur l’Île aux Cygnes (mais bien sûr !) : Elle dessinera dans le sable une partition co-écrite avec l’écrivain Pascal Quignard et Laurent Derobert (le père des Mathématiques existentielles). Leur création Pas de chœur, interprétée par des performers retraçant leur expérience du labyrinthe (celui de la Nuit Blanche ?), et ce à partir de 22h30, « jusqu’à épuisement ».

Thomas Hahn

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