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« Minotaure » de Loïc Touzé

Avec Minotaure, créé au festival Trajectoires, Loïc Touzé prouve qu’un spectacle jeune public peut viser haut et toucher tout un chacun – même les adultes.

En 1908, à l'occasion de la création de L’Oiseau bleu de Maurice Maeterlinck, le metteur en scène — et immense théoricien du théâtre — Constantin Stanislavski déclarait : « Le théâtre pour enfants, c’est le théâtre pour adultes, en mieux ». Loïc Touzé en apporte, avec son Minotaure, une belle démonstration ; ou plutôt il témoigne que lorsqu’on produit un spectacle pour enfants avec l'exigence qu’exprime Stanislavski, tout le monde, adultes compris, en profite.

Galerie Photo © Alice Gautier

Mais revenons à l'origine. Loïc Touzé n'appartient pas, a priori, à la catégorie des ludiques-facétieux à nez de clown. Quand, en 1992, il quitte avec Fabienne Compet l'Opéra de Paris où il a été formé (dansant dans le corps de ballet dès 1982), c’est pour expérimenter et participer au mouvement de renouvellement de la danse contemporaine qui marque le passage de la Jeune Danse Française (en gros, de la toute fin des années 1960 au début des années 1990) à la danse conceptuelle et plasticienne (1993 jusqu’à la semaine dernière environ, mais j’ai raté la fin). Il fait partie des fameux « Signataires du 20 août » qui, alors que le ministère de la Culture lance un mouvement de déconcentration — les subventions des compagnies étant dès lors attribuées au niveau des DRAC — poussent un groupe de chorégraphes et d’administrateurs (des gens de danse, pour faire simple), inquiets, à publier un manifeste qui, plus largement, conteste une situation qu’ils jugent figée. Réunis dans une remise en cause de l’institution, cela ne les empêchera pas d’y entrer : et Loïc Touzé de postuler dès 2008 à la direction du CCN de Rennes, finalement remportée par un autre signataire, Boris Charmatz. Depuis, Loïc Touzé, après avoir co-dirigé Les Laboratoires d’Aubervilliers (2001-2006), a fondé Honolulu en 2011 à Nantes et enseigne beaucoup (Master Exerce, écoles du Théâtre National de Strasbourg et de la Manufacture à Lausanne, membre fondateur du collège pédagogique du CNDC d’Angers entre 2004 et 2007, maître de conférences associé à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes entre 2016 et 2019, etc.). Un CV sérieux que l’on imagine mal dans le fameux circuit Jeune Public. Sauf que, quoi qu’on en pense, Loïc Touzé connaît son métier sur le bout des doigts.

Galerie Photo © Alice Gautier

Alors, dans Minotaure, cela se voit. L’affaire commence en 2016, quand Le Gymnase commande au chorégraphe une pièce inspirée d’un texte, pour un festival jeune public. Ce sera Voici Ulysse sur son bateau, puis, en 2019, Voici les Parques, deux pièces qui ancrent l’auteur dans un circuit de diffusion où il n’était pas vraiment attendu. Mise en perspective nécessaire, car les deux œuvres partagent avec Minotaure un même principe formel : un texte qui vient « documenter » la danse — à la manière d’un audioguide dans un musée — tandis que celle-ci porte à la fois la dynamique dramaturgique et l’effet émotionnel. Cela signifie, par exemple, que si tous les personnages sont présents — Égée, Thésée, Minos, Ariane — et si tous « donnent leur point de vue », ou plus exactement le dansent à partir de là où ils sont et de ce qu’ils représentent (la monstruosité pour le Minotaure, une certaine arrogance superbe et sûre d’elle chez Thésée, etc.), chacune de ces « qualités » est d’abord sentie et dansée. Il n’y a pas pour autant de récit. Les états de corps du Minotaure — très dominant, manifestement Loïc Touzé garde une petite tendresse pour ce personnage — puis ceux des autres protagonistes suffisent à apprécier le propos. Le texte aide en ce qu’il évite de se perdre dans une inutile résolution de rébus (le fameux « c’est qui, celui-là ? »), laissant l’attention libre pour la danse.

Galerie Photo © Alice Gautier

Cela commence avec Rémi Richaud, ancien du Ballet de Lorraine et remarquable de bout en bout, déjà au plateau. Il est même censé s’y maquiller, ce qui n’était pas possible en l’état (et preuve encore du « métier » du chorégraphe : celui-ci trouva une solution). Le développement s’appuie alors sur de brèves séquences enchaînées, centrées sur les personnages — à entendre au sens large, puisque le Labyrinthe en fait partie, ce qui est assez bien vu. Chacun se voit annoncé par quelques qualificatifs et désigné par son nom. Ensuite, comme des pages tournées en tout sens mais dans une atmosphère claire et explicite, le propos, ne s’interdisant ni digressions ni retours, construit par touches le portrait d’un monstre-victime balloté au gré d’une tragédie qui le dépasse. Et tragédie, étymologiquement, vient de la racine tragl, le son du bouc que l’on égorge ; car c’est bien le Minotaure, victime expiatoire du désir de tous les autres. Évidemment, il manque des figures (Pasiphaé, la mère du monstre, victime elle-même d’un désir qui n’était pas le sien ; Phèdre, la sœur d’Ariane — celle du fil qui permet de sortir du Labyrinthe — ou encore la dimension « tête à claques » de ce super-héros Thésée, assez bad boy et serial lover, mais fondateur des institutions d’Athènes, qui pourrait nourrir à lui seul un autre épisode). Mais justement, le procédé, décidément futé, justifie sans posture grandiloquente qu’il s’agit là d’un point de vue qui ouvre à la réflexion, libre au spectateur de s’en contenter ou d’aller plus loin.

On se prend à rêver d’un programme mettant en parallèle ce Minotaure et Errand Into the Maze (1947) de Martha Graham, tant les deux pièces, pour n’avoir rien en commun sinon le thème, se compléteraient parfaitement : la première introduisant à la complexité psychanalytique de la seconde.
Et c’est ainsi qu’un « jeune public » est bien du tout public en mieux, du moins ici…

Philippe Verrièle
VU le 23 Janvier 2026 à Mixt,
La Danse en Fabrique dans le cadre du Festival Trajectoires

 

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