« La Trilogie » de Marina Gomes
Marina Gomes réunit trois courtes pièces traitant de la vie des quartiers dits sensibles dans « La Trilogie » et en esquisse ainsi un portrait nuancé qui convainc.
Nées de l’expérience de Marina Gomes qui a vécu dans des zones sensibles de Toulouse et Marseille comme plus tard à Medellín, Asmanti [Midi-Minuit], La Cuenta [Medellín Marseille] et Bach Nord [Sortez les guitares] sont réunies pour la première fois dans « La Trilogie ». Visant à donner une meilleure et plus juste visibilité aux habitants des quartiers, à ouvrir un dialogue, ces trois pièces d’une trentaine de minutes chacune s’éclairent l’une l’autre et constituent un tout, aussi cohérent que convaincant.
Asmanti [Midi-Minuit]
Ils sont trois sur un banc en fond de scène, une affalée sur une chaise tout près de nous. Un autre débarque dans les travées de la salle, gouailleur, rieur, un brin provocateur. « Oui ma gâtée » lance-t-il comme on le dit si souvent à Marseille. Il nous parle du Prado, de nous prendre notre Audi ou plus encore, de « dead ça », avant de grimper sur le plateau pour danser un reggae qui colle bien avec ses dreadlocks. Peu à peu tout le petit groupe s’anime. Ça drible, ça s’embrouille, ça rigole, ça se défie, ça marche à l’unisson, ça se sépare et se retrouve, ça papote. Ça danse aussi, bien sûr, entre figures de break au sol et techno toute en bras. Il y un peu de tension dans l’air, du désœuvrement, mais aussi de la joie et de la complicité, des « hugs », il est encore midi. Quand la pénombre envahit le plateau et qu’un cri retentit, toute la petite bande disparaît dans les coulisses tandis que la musique devient assourdissante. Lorsqu’ils réapparaissent ils sont vêtus de blousons et encagoulés, ils jouent des pieds, des poings, sautent puis se jettent au sol, il est maintenant minuit.
Galerie Photo © Laurent Philippe
La Cuenta [Medellín Marseille]
Après que la troupe a quitté la scène, elle se remplie peu à peu de pots contenant des fleurs, de bougies, tandis qu’une danseuse de dos commence à se mouvoir au son d’une guitare sèche. Rejointe par deux congénères, toutes trois entament une chorégraphie qui les voit glisser les mains dans leurs dos, leurs cheveux, baisser la tête, tendre leurs bras et leurs visages vers le ciel. « Il est un peu plus de 15 heures quand retentissent 7 coups de pistolet automatique », « une fusillade depuis tous les trois jours », « la victime a 21 ans » etc. La radio retentit et il est temps maintenant de compter les victimes du narcotrafic, ces morts toujours plus jeunes que pleurent leurs mères, leurs sœurs, leurs petites amies. Et nous aussi puisque grâce à Asmanti nous avons appris à un peu les connaître. Sous un ciel de bouquets illuminés descendu des cintres, les gestes des trois jeunes femmes disent les larmes, les corps qui défaillent, l’abattement, l’entraide, la tendresse et la consolation, la colère et le combat, l’espoir retrouvé avant que n’explose à nouveau le terrible son des kalachnikovs.
Galerie Photo © Laurent Philippe
Bach Nord [Sortez les guitares]
Ils sont maintenant quatre, visages masqués, à s’emparer du plateau. Ils envoient valdinguer les fleurs, les portent comme un cercueil. L’un d’entre eux, assis, tient sa guitare telle un fusil. Comme le confiait Marina Gomes à Agnès Izrine, la « guitare » n’est-elle pas à Marseille le surnom donné à la kalachnikov ? Une nouvelle bande son s’invite : « Ils nous voient comme des voyons, des bandits, mais il n'y a pas de méchants ici, sauf ceux qui font du trafic ». Une foule envahit la scène : une douzaine de danseurs et danseuses qu’accompagnent une trentaine d’amateurs. Entre unissons en groupe et solos, entrée et sorties, ils forment sur les notes que Jean-Sébastien Bach a inspirées à Arsène Magnard une communauté vivante et vibrante. Dans leur élan, composé avec talent par Marina Gomes, ils finissent par entonner en chœur sur un air bien connu « Frère Bach ou es-tu ? ». À moins que ce ne soit « Frère BAC » ?
Galerie Photo © Laurent Philippe
Un portrait des quartiers tout en nuances
En trois temps Marina Gomes nous présente avec nuance les quartiers et ses habitants tels qu’elle les connaît intimement. « Le quartier c’est à la fois un terrain de jeu extraordinaire et un terrible cimetière. Il condense le meilleur et le pire » témoigne-t-elle dans la feuille de salle. Allant à l’encontre des clichés si souvent véhiculés, notamment par le film BAC Nord de Cédric Jimenez qui a beaucoup heurté les Marseillais nous dit-elle, elle convainc par la cohérence de sa proposition et la portée de son message, comme par son art de l’occupation de l’espace scénique et de la composition.
Delphine Baffour
Vu le 24 janvier 2026 au Théâtre de Suresnes Jean Vilar dans le cadre de Suresnes Cités Danse.
Asmanti [Midi-Minuit]
Une pièce de Marina Gomes
Avec Ayaba Amavi, Maelo Hernandez, Marina Gomes, Yanice Djae, Andreas Maanli
Assistant chorégraphe Elias Ardoin,
Assistant théâtre Jordan Rezgui de la Comédie-Française,
Création musicale Arsène Magnard,
Création lumière Paul Coissac,
Régie lumière Claude Casas,
Administration et production Elisa Le Corre,
Diffusion Victoire Costes
La Cuenta [Medellín Marseille]
Une pièce de Marina Gomes
Avec Maryem Dogui, Siham Falhoune, Marina Gomes
Musique Arsène Magnard,
Lumières Claude Casas,
Scénographie Anne Charlotte Vilmus,
Regards extérieurs Alejandra Tobon, Elias Ardoin,
Administration et production Elisa Le Corre,
Diffusion Victoire Costes 1
Bach Nord [Sortez les guitares]
Une pièce de Marina Gomes
Avec Marina Gomes, Matthieu Corosine, Hocine Chernai, Andreas Maanli, Mamadou Ndoye, Pierre Zeltner-Reig, Sonia Chetioui, Ayaba Amavi, Maelo Hernandez, Cédric Panzo, Arsène Magnard, Morad Slimani
Création musicale Arsène Magnard,
Lumières Claude Casas,
Administration et production Elisa Le Corre,
Diffusion Victoire Costes.
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