« Hamlet » de Bryan Arias pour le BOnR
Le Ballet de l’Opéra national du Rhin propose un Hamlet entièrement réinventé par le chorégraphe, qui fait glisser la tragédie de Shakespeare, vue par Ophélie, vers un territoire où la danse devient langage premier. À voir du 8 au 13 février à l’Opéra de Strasbourg.
Hamlet de William Shakespeare est un monument théâtral, avec de nombreux protagonistes, aussi est-ce un défi de s’y attaquer, et d’autant plus quand il s’agit de transcrire une telle tragédie par la seule chorégraphie. C’est pourtant à celui-ci que s’est attaqué Bryan Arias, un chorégraphe américain né à Porto-Rico, qui a été danseur dans la compagnie Kidd Pivot de Crystal Pite ou le Nederlands Dans Theater avant de créer pour de grandes compagnies internationales. Mais Arias rêve depuis toujours de développer la théâtralité d’un ballet narratif en n’utilisant que la gestuelle comme vecteur dramatique. Et c’est, à nos yeux, beaucoup plus pertinent pour réinterpréter Shakespeare que de vouloir s’éloigner du texte en lui tordant le cou ou en le surplombant (ce que fait magistralement Serebrenikov mais en deux mots !).
Galerie photos © Agathe Poupeney
D’autant que le chorégraphe a choisi d’adopter le point de vue d’Ophélie, qui n’apparaît que peu dans la pièce originale, mais dont il imagine qu’elle aurait assisté à la « scène primitive » d’Hamlet, à savoir, la mort du roi et père du Prince. Tout un programme ! Le parti-pris d’Arias consistant à ne mettre sur le plateau que des solistes ou presque était audacieux, mais ô combien efficace. En effet, glisser des ensembles aurait perturbé la lisibilité du ballet, alors que travailler sur chacun des personnages, accorder à chacun une signature gestuelle, était une excellente idée. Le spectateur suit donc avec facilité l’histoire, aussi complexe soit-elle, qui se déroule sous ses yeux.
L’Ophélie de Lara Wolter est à la fois délicate et inflexible, avec ses envolées dans des portés surprenants. La Reine Gertrude incarnée par Emmy Stoeri est impériale, et distille dans chaque geste une autorité naturelle. Le Prince Hamlet de Marin Delavaud mêle grandeur tragique et intimité fébrile. Les autres personnages, moins centraux, sont tout aussi excellents qu’il s’agisse du Polonius de Pierre-Émile Lemieux-Venne, de l’Horatio d’Alice Pernão ou du Laërte d’Erwann Jeammot. Le duo Nirina Olivier en Rosencrantz et Jasper Arran en Guildenstern est tout à fait hilarant ; le fantôme de Yorick appartient également à ce registre tragi-comique et le défend avec brio.
Galerie photos © Agathe Poupenney
La partition musicale, un mixage habile de Sibélius, Grieg, Tchaïkovski et Chostakovitch, concocté par le chef Tanguy de Williencourt, la soutient habilement, créant un climat, une ambiance, et quasiment une « couleur » pour chaque scène.
La chorégraphie mêle danse classique et écriture contemporaine, dans une sorte d’opposition permanente entre une amplitude du mouvement poussé à l’extrême et une gestuelle anguleuse, qui paraît même parfois comme bloquée dans un carré, sorte de métaphore de l’enfermement progressif du Prince Hamlet dans ses ressentiments et sa folie imaginaire .
Le mouvement, oscille entre retenue et débordement, entre éclats de violence et moments suspendus où le silence devient presque palpable. Bryan Arias choisit de dépouiller le texte de Shakespeare de ses mots pour en révéler la matière émotionnelle : un corps traversé de doutes, de visions, de pulsions contradictoires, de vacillements. Dans la dernière scène du premier acte, celle qui s’inspire du fameux « être ou ne pas être », Hamlet apparaît seul, comme suspendu entre effondrement et sursaut, son corps cherchant une issue que la parole ne peut plus formuler. Les danseurs du Ballet de l’OnR donnent corps à cette matière mouvante, travaillant la tension, la fragilité, les glissements d’humeur, les ruptures soudaines. À travers elle, Elseneur se transforme en un espace mental, un lieu où les souvenirs se superposent aux apparitions, où les gestes trahissent ce que les personnages n’osent pas dire.
Bien sûr, c’est la substance même de ce chef-d’œuvre Shakespearien, où la réalité s’épanche dans l’illusion et vice-versa. D’une certaine façon, c’est la première œuvre capable de décrire l’inconscient, y compris dans cette scène fameuse du « théâtre dans le théâtre » dans laquelle des danseurs racontent « Le Piège à souris », soit une pièce qui reconstitue explicitement le meurtre du roi. Et c’est bien dans ce registre que nous entraîne Bryan Arias par petites touches, sans jamais s’appesantir sur son interprétation. Elseneur, réinventé par les décors et lumières de Lukas Marian traduit également ce sentiment de claustration intérieure, cette zone grise où tout est possible, par un décor sévère, aux tons dégradés d’anthracite, et une grille médiévale, renforçant cette impression d’emprisonnement.

Ce Hamlet dansé plonge le public dans un monde sombre, où les fantômes viennent – logiquement – hanter les vivants, tel le retour du refoulé. Ainsi, les mouvements des personnages prennent une dimension phénoménale. Une tragédie débarrassée des mots, qui retrouve une intensité neuve dans cette histoire qui n’épargne aucun des protagonistes !
Agnès Izrine
Vu le 1er février 2026 à La Filature, Mulhouse.
Du 8 au 13 février à l’Opéra de Strasbourg
Distribution
Chorégraphie Bryan Arias
Direction musicale Tanguy de Williencourt
Assistante à la chorégraphie Alba Castillo
Dramaturgie musicale Tanguy de Williencourt
Dramaturgie Gregor Acuña-Pohl
Costumes Bregje Van Balen
Décors, lumières Lukas Marian
Ballet de l'Opéra national du Rhin,
Orchestre national de Mulhouse
Reine Gertrude Emmy Stoeri
Roi Claudius Miguel Lopes
Roi Hamlet Cauê Frias
Polonius Pierre-Émile Lemieux-Venne
Horatio Alice Pernão
Laërte Erwan Jeammot
Danseurs de ballet Marta Dias, Afonso Nunes et Miquel Lozano
Rosencrantz et Guildenstern Nirina Olivier et Jasper Arran
Yorick Marc Comellas
Deux fossoyeurs Di He et Afonso Nunes
Un prêtre Jesse Lyon
Courtisans Marc Comellas (acte 1) et Afonso Nunes
Courtisanes Christina Cecchini, Di He, Milla Loock, Julia Juillard, Orania Varvaris et Leonora Nummi
Soldats Wilson Baptista, Rubén Julliard, Hénoc Waysenson, et Alexandre Plesis
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