Danseuse un jour, danseuse toujours. Tel pourrait être le titre de cette pièce signée Doris Uhlich qui s’appelle Come Back Again. « Come back » signifie revenir – en arrière comme le suggère le « back » du titre ? Ou en fanfare ? Mais « come back » se traduit aussi par retour, en force ou en grâce. Et Suzanne Kirnbauer fait le sien dans tous les sens du terme, grâce à Doris Uhlich, partenaire, chorégraphe et complice de cette performance formidable qui ouvrait le festival Artdanthé au Théâtre de Vanves.
Suzanne Kirnbauer, 84 ans, apparaît non comme cette étoile du ballet classique, qu’elle fut pourtant (à l'Opéra national de Vienne - aujourd'hui le Ballet national de Vienne), mais comme une présence magnétique, traversée par la lucidité, l’humour, la colère, la joie — une femme qui danse parce que la danse demeure sa manière d’être au monde.

La pièce se construit dans une économie de moyens qui laisse respirer chaque geste. Une chaise, deux barres de ballet, un tutu monumental, un tapis rose, quelques ballons noirs entre légèreté et rêve d’enfance : autant de signes qui ne décorent pas mais révèlent. Ils ouvrent des passages entre les strates d’une vie, entre les disciplines, entre deux générations qui ne se reflètent pas l’une dans l’autre mais se répondent. Uhlich n’impose jamais un regard : elle accompagne, elle amplifie, elle laisse surgir. Sa présence intermittente, presque furtive, agit comme un contrepoint qui rend plus audible encore la voix de Kirnbauer-Bundy, cette voix qui compte jusqu’à 84 comme on remonte un fleuve, puis redescend vers 1 comme on se prépare à recommencer…
Ce qui frappe, c’est la manière dont la pièce déjoue les récits attendus sur la vieillesse. Rien de plaintif, rien de nostalgique. La danseuse ne s’excuse pas de son âge : elle l’habite. Elle en fait un outil de lecture du monde, un prisme critique sur les diktats du ballet classique, sur la violence des normes corporelles, sur l’obsession de la jeunesse qui traverse l’ensemble de nos sociétés. Le duo avec Uhlich, où l’une transmet force et courage à l’autre, renverse les assignations : la plus âgée n’est pas un modèle dépassé, la plus jeune n’est pas une promesse à venir. Elles sont deux artistes qui se rencontrent dans un présent partagé, un présent où la danse devient un acte de résistance contre l’effacement.
Certaines images — la diva en fourrure rose sur son tapis pastel, la silhouette sculptée par la lumière froide, le tutu géant qui transforme la scène en paysage intérieur — oscillent entre ironie et gravité. Elles révèlent la capacité de la pièce à tenir ensemble la critique et la tendresse, la lucidité et le jeu. La musique électronique de Boris Kopeinig, avec ses battements de cœur et ses respirations amplifiées, fait entendre ce qui traverse le corps : fatigue, désir, mémoire, obstination. 
Quand l’immense tutu envahit presque l’espace, quelque chose bascule : la scène se déplie comme un seuil où les deux femmes laissent affleurer des fragments de vie. La conversation se fait plus intime, presque confidentielle. Kirnbauer évoque, avec un mélange d’amusement et d’exaspération, ces accessoires capricieux qui ont jalonné sa carrière, ces objets qui semblaient parfois conspirer contre elle. Uhlich, en écho, raconte les variations de son propre corps, les kilos perdus puis repris, toutes deux racontent la pression sourde des auditions où chaque regard pèse comme un verdict.
Entre elles, un fil se tend : celui de toutes les contraintes qu’impose la danse, de tout ce qu’il faut taire pour tenir debout. Et lorsque Kirnbauer affirme, avec une détermination nouvelle, cette liberté de contester une décision artistique — liberté qu’elle n’a jamais pu exercer dans sa carrière d’interprète — on comprend que ce moment dépasse le simple partage : c’est une reprise de pouvoir, une manière de redonner voix à ce qui, longtemps, avait dû rester tu (même si Kirnbauer a, elle aussi, su diriger en tant que que chorégraphe et directrice du ballet du Volksoper !).
Come Back Again ne se contente pas de raconter une vie d’artiste. Elle interroge ce que nos systèmes de valeurs font aux corps, aux femmes, aux carrières, aux trajectoires qui ne correspondent plus aux idéaux de performance. Elle montre comment l’expérience est dépréciée, comment la maturité est reléguée, comment l’industrie du ballet — et, au-delà, le capitalisme tardif — fabrique de l’obsolescence humaine. Mais la pièce ne s’arrête pas au constat. Elle propose une autre manière de regarder, de transmettre, de créer. Elle montre que la transformation n’est pas une perte mais une possibilité — et que cette transformation peut être, encore et toujours, un geste de danse.
Agnès Izrine
Vu le 10 mars 2026 au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé.
Distribution
Conception et chorégraphie Doris Uhlich
Interprétation Susanne Kirnbauer, Doris Uhlich
Dramaturgie Adam Czirak
Regards extérieus Nikolaus Selimov et Yoshie Maruoka
Son DJ Boris Kopeinig
Scénographie Doris Uhlich en collaboration avec Juliette Collas
Soutien scénographie Marco Tölzer
Lumières Leticia Skrycky
Régie générale Gerald Pappenberge
Photos (c) Walter Reichl