Massimo Fusco fait danser les gens, tous les gens dans une grande fête électro qui revisite les codes de la danse de couple. Mais pour PULSE, le festival Danses et Enfances de l'Atelier de Paris, il fait de Bal Magnétique une expérience euphorisante sensorielle, participative et imaginative.
DCH : Vous présentez Bal Magnétique [lire aussi notre critique] dans le cadre du festival PULSE. Comment ce projet a-til émergé ?
Massimo Fusco : Il est né d’un désir profondément intime. Mes parents sont professeurs bénévoles de danses de salon depuis plus de trente ans, dans une association à VitrysurSeine. J’ai grandi dans les bals, les soirées dansantes, les fêtes de village. Cet univers m’a façonné, et j’ai eu envie de lui rendre hommage en imaginant un bal qui redonne toute sa place à la richesse des danses de couple. Une première expérience aux Hivernales d’Avignon, en 2022, a été déterminante. Nous avions proposé un apérobal qui marquait les débuts de notre association, et de cette soirée a germé l’idée d’un véritable spectacle, porté cette fois par des interprètes spécialistes de différentes danses de couple. Bal Magnétique s’est construit à partir de là, avec le désir d’un bal capable de s’adapter à chaque contexte.

DCH : Vous avez conçu le spectacle en deux parties. Comment se déploient elles ?
Massimo Fusco : La première partie est pensée comme un moment spectaculaire. Le public s’installe tout autour d’un dispositif scénique imaginé par la designer Stéphanie Marin et le studio Smarin. Trois interprètes entrent alors dans une relation qui se tisse à travers des figures de danses de couple, dans un crescendo chorégraphique et musical. La musique de Hot Bodies accompagne cette montée en intensité. On commence par un slow, qui a bercé mon enfance, puis l’on glisse vers des danses plus rapides et virtuoses, du rock au paso doble, en passant par des danses traditionnelles revisitées.
Lorsque cette première partie s’achève, nous tendons la main au public. C’est le signal d’un basculement. La deuxième partie est un bal participatif où chacun peut nous rejoindre sur la piste. J’ai voulu m’appuyer sur des danses traditionnelles que j’ai toujours connues en Italie, notamment la ballarella, une danse qui peut se pratiquer seul, à deux ou à plusieurs. J’aimais cette idée d’un plaisir partagé, que l’on vienne accompagné ou non.
DCH : L’accessibilité semble être un axe majeur du projet. Comment cette dimension s’est elle imposée ?
Massimo Fusco : Elle est au cœur de notre démarche. Depuis la création de ma compagnie, Corps Magnétique, nous travaillons autour d’un axe que nous appelons art – soin – société. Dans Bal Magnétique, le soin prend la forme de l’hospitalité : comment accueillir tous les publics, toutes les singularités, comment faire en sorte que chacun puisse entrer dans le bal.
Sur les dix semaines de création, quatre ont été consacrées à des résidences croisées avec des publics aux besoins spécifiques. Nous avons travaillé avec des personnes sourdes ou malentendantes, avec des personnes non voyantes, avec des personnes âgées, avec des adolescents et des adultes en foyer de vie, avec des publics ayant des troubles psychiques ou des troubles de l’attention. Ces rencontres ont façonné le spectacle. La traduction en langue des signes française, assurée par l’interprète Lola Serrano, est née de là. Les subpacks, ces gilets vibrants qui retransmettent physiquement la musique, également. Nous avons imaginé une capsule sonore poétique pour les personnes non voyantes, décrivant les intentions chorégraphiques ainsi qu’un kit sensoriel pour les personnes sensibles au bruit, à la lumière ou au besoin de manipulation tactile. Et Smarin a créé des Schaises, des chaises élastiques permettant de danser assis, pour les personnes sujettes au vertige ou en fauteuil roulant non médicalisé. Tout cela est né d’un même désir : que le bal soit réellement ouvert à tous.
DCH : Ces résidences ontelles transformé la forme du spectacle ?
Massimo Fusco : Elles l’ont profondément enrichi. À Saint Brieuc, où nous étions accueillis dans un EHPAD, nous avons développé une partie à l’accordéon, car Garance Bréhaudat, l’une des interprètes, est aussi accordéoniste. Les sonorités ont immédiatement touché les résidents, et nous avons eu envie de les intégrer au bal. À Falaise, auprès d’adolescents et d’adultes en foyer de vie, nous avons affiné le kit sensoriel et adapté certaines danses. À l’Atelier de Paris, en travaillant avec des enfants sourds, nous avons ajusté la transmission en LSF.
Chaque résidence a ouvert une porte, déplacé un geste, révélé une nécessité.

DCH : Quelles danses nourrissent Bal Magnétique ?
Massimo Fusco : Les interprètes viennent d’horizons très différents. Inès Hernandez et Lola Serrano sont danseuses contemporaines avec une forte pratique des danses latines. Garance Breaudat est liée aux danses traditionnelles. Sophie Jacotot, qui m’assiste à la chorégraphie, est historienne de la danse et professeure de tango. Quant à moi, j’ai grandi dans les danses musette, le chachacha, le rock, la samba, le paso, et j’ai des bases de tango et de danses latines.Nous avons partagé nos danses, nos souvenirs, nos gestes. J’ai ensuite tissé une chorégraphie qui revisite ces danses pour en faire une sorte de folklore contemporain. Je voulais embrasser ces danses, leur rendre hommage, mais aussi les regarder avec un œil d’aujourd’hui. Les bals musette, les bals populaires, les fêtes de village, les clubs : ce sont autant de manières d’être ensemble, de faire communauté par la danse.
DCH : Vous évoquez un retour d’intérêt pour ces danses longtemps dédaignées par la danse contemporaine. Comment le percevezvous ?
Massimo Fusco : Pendant longtemps, j’ai senti que ces danses n’étaient pas valorisées dans le milieu contemporain. Je n’en parlais pas vraiment. Mais ce sont des danses vivantes, comme l’écrit Alessandro Sciarroni à propos de la Schuhplattler ou de la polka chinata qu’il utilise dans Save the last dance for me. Elles traversent le temps, elles se transforment, elles portent une mémoire collective. Avec Bal Magnétique, j’ai voulu les remettre en lumière, les revisiter, les transmettre autrement. La ballarella est devenue la ballarella magnética. Le galop du XIXᵉ siècle s’est transformé en une grande farandole joyeuse. Et les danses arméniennes, que connaissent Sophie et Hot Bodies, ont trouvé leur place dans ce tissage.
DH : Vous proposez plusieurs formats du spectacle. Comment s’articulent ils ?
Massimo Fusco : Dans le cadre de PULSE, nous jouerons principalement le format L, qui inclut la présence de Sun ChunSai, danseur spécialisé en waacking. Sa gestuelle dialogue avec les danses traditionnelles et les danses de couple, créant des ponts entre les danses sociales d’hier et d’aujourd’hui. Il apporte aussi une attention particulière aux publics à besoins spécifiques lors du bal participatif.
Le format S, destiné aux établissements scolaires ou médicosociaux, se joue sans décor, avec une équipe réduite. Nous nous adaptons aux espaces, aux moyens, aux publics. Le déroulé reste le même : un tour de danse, puis un bal participatif.
DCH : Quelles sont les prochaines dates ?
Massimo Fusco : Nous ouvrons à l’Atelier de Paris les 13 et 14 mars. Nous poursuivrons ensuite dans le cadre de PULSE, notamment à Corbeil Essonnes, avant de conclure au Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France, où j’ai la chance d’être artiste associé dans le cadre du dispositif Territoire de la danse 2025.
Propos recueillis par Agnès Izrine