« Morphed » de Tero Saarinen

La nouvelle création du chef de file de la danse en Europe du nord est un ballet contemporain qui dévoile la vérité masculine.

Morphed parle de cheminement, d’aller vers soi-même, au-delà des conventions. C’est pourquoi il faut commencer par mettre en scène ces conventions même : Une circulation urbaine incessante, en costumes (de ville) noirs et uniformes. Et ces costumes d’hommes d’affaires présentent des failles, aussi concrètes que symboliques.

Dès le départ, dans ce corps de ballet en ébullition urbaine, l’un ou l’autre se montre proche de la digression, se tentant au milieu, comme dans l’œil du cyclone, adressant ses pensées à d’autres sphères. Et il y a les capuches, a priori incompatibles avec la tenue des quadras cadres.

Sous les aisselles, la vérité

Teemu Muurimäki, vedette internationale de la couture finlandaise, ici dans sa première collaboration avec Tero Saarinen, offre une belle liberté de mouvement aux danseurs, en découpant des rectangles sous leurs aisselles. Habituellement, cette nécessité est dissimulée, pour préserver l’aspect réaliste des vestes. Ici, ces lucarnes sont délibérément accentuées - un clin d’œil bien poilu au propos de la pièce.

Muurimäki, qui dit avoir rencontré Saarinen à Paris alors que les deux sont nés à Pori, sur la côté ouest finlandaise, inscrit ces ouvertures dans une idée de design scandinave, esthétique qui cultive le raffinement de la simplicité, dans une idée de Bauhaus dont on aurait retiré les angles droits. Dans Morphed, ces trous sous les aisselles laissent transparaître, dès le début, quelques lueurs de vérité et d’état sauvage.

Galerie photo © Darya Popova

Les costumes servent aussi à souligner l’évolution progressive de chaque personnage vers plus de douceur, vers un état soit équilibré, soit plus sauvage, plus doux ou féminin, plus libre ou nerveux. Des costumes à plusieurs strates qui se déclinent en laissant apparaître la peau, de plus en plus. Les coiffures aussi peuvent se libérer, se déchainer, comme évidemment l’expression des corps, laissant derrière eux cette danse où le chorégraphe est fortement sculpteur, où les membres aux articulations très soulignées s’organisent autour d’un tronc extrêmement solide.

Esa-Pekka Salonen, en route vers le Sacre

Saarinen aime composer avec les musiciens sur le plateau, souvent mis en valeur comme une part intégrante de la scénographie. Ici, il n’y en a pas. Mais un design sobre et efficace au sol, composé  de plusieurs rectangles enchevêtrés qui crée une vraie dynamique spatiale rappelant sans cesse le cadrage urbain.

Si les musiciens sont ici absents, c’est qu’il aurait fallu créer une fosse d’orchestre. Les trois œuvres d’Esa-Pekka Salonen choisies par Saarinen connaissent le même cheminement que les personnalités et la chorégraphie, d’une étude pour cor en solo vers Foreign Bodies, une œuvre pour orchestre qui résonne tel un écho de Stravinski, et même du Sacre du printemps.

Les quadras et leur crise

Au sujet de Morphed, le compositeur remarque, à juste titre: « Le thème central que j’observe dans cette pièce, c’est la « crise de la quarantaine », la prise de conscience que la vie n’est pas éternelle, /…/ l’identité dans le sens de « quelle personne suis-exactement? Ou quelle personne est-ce que j’aspire à être ? »

Le formatage du premier tableau de Morphed n’est pas seulement urbain, il se situe aussi dans cette esthétique du design scandinave, mis au point chorégraphiquement par Mats Ek dans un expressionisme raisonné, dont on reconnaît ici aisément l’héritage.  Entre la violence du réel (mais dans les bagarres on décèle aussi un désir de proximité) et les échappées rêvées, ce ballet contemporain met en évidence toute la maturité artistique de Saarinen, au-delà même du chorégraphique.

Un quatuor au sommet

Car Saarinen sait fédérer autour de lui les meilleurs artistes e son pays. Si on ajoute Mikki Kunttu en tant que plasticien-scénographe et créateur lumières, Morphed réunit quatre vedettes de la culture finlandaise. Kunttu, collaborateur de Saarinen de longue date, a sa part de notoriété, comme créateur des éclairages des productions des ballets nationaux de Finlande, du Danemark et autres, mais aussi pour le Concours Eurovision de la Chanson de 2016 à Stockholm.

C’est l’unité entre le langage chorégraphique, l’évolution musicale, la transformation des costumes et le décor en cordes, si rigides et si souples à la fois, qui fait de ce ballet contemporain - qui vire vers des registres plus libres et plus proches du sol - une œuvre de grande maturité.

Thomas Hahn

Spectacle vu le 18 janvier 2018, Chaillot-Théâtre National de la Danse

Chorégraphie :  Tero Saarinen

Danse : Ima Iduozee, Mikko Lampinen, Jarkko Lehmus, Pekka Louhio, Jussi Nousiainen, Heikki Vienola, Won-Myeong Won

Musique :  Esa-Pekka Salonen

Lumières, Scénographie :  Mikki Kunttu

Costumes :  Teemu Muurimäki

Son :  Marco Melchior

 

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