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Entretien : La danse photographique de Rebecca Journo

Entretien avec la chorégraphe qui crée Portrait, un quatuor féminin inspiré de séries d’autoportraits photographiques.

Danser Canal Historique : Portrait  s’annonce comme une série de portraits dansés pour développer un regard sur sa propre image. De quelle façon votre travail chorégraphique est-il ici lié à l’idée du portrait et de l’autoportrait ?

Rebecca Journo : Je dirais que c’est chez moi un processus récurrent de partir d’une image pour créer le mouvement et ensuite retrouver l’image dans le mouvement. Ici c’est l’idée de se prendre en photo en bougeant comme pour une sucession de poses, dans l’idée qu’une pose est aussi un autoportrait. Et il se trouve que Véronique Lemonnier avec qui j’ai créé la compagnie développe depuis quelques années son propre travail sur le nu et l’autoportrait. Nous avons aussi cherché à nous inspirer de photographes qui nous intéressent toutes les deux, comme Cindy Sherman et Francesca Woodman et des portraits de Modigliani qui m’intéressent parce que c’est un peu le portrait typique par excellence. Nous avons aussi regardé des portraits réalisés par Diane Arbus, Vivianne Westwood et Francis Bacon ainsi que tout un répertoire de poses, dans l’idée qu’une pose est en soi un portrait. Nous mettons en scène ces portraits dans une scénographie qui est un peu la boite noire dans la boite noire, un théâtre dans le théâtre. A cette recherche s’ajoute un énorme travail sur le son, à partir des matériaux comme le verre et le cristal.

DCH : Qu’est-ce qui vous intéresse en particulier dans l’idée du portrait et de l’autoportrait ?

Rebecca Journo : Je trouve fascinant que dans une image on sente vraiment la présence de la personne et qu’on en capture quelque chose, un peu comme cette idée ésotérique que la photo capture l’âme de la personne. Dans un registre plus métaphysique, il y a aussi la question de la trace qu’on laisse et celle de la disparition, pour arriver à la question de ce que peut être le portrait aujourd‘hui, à l’ère des réseaux sociaux. Ca pose la question, centrale, de savoir à quel moment on n’est plus dans un geste narcissique, à quel moment on se réapproprie son image et à quel moment on utilise ce médium pour se réinventer, se déguiser, et même pour performer. Ca permet de poser un regard sur le monde dans lequel nous vivons, surtout par rapport aux selfies qui nous inondent. J’ai ainsi posé un regard sur le travail photographique de Véronique Lemonnier pour interroger son processus et ce qu’elle fait en développant sa pratique de l’autoportrait.

DCH : Quels liens y a-t-il éventuellement entre vos pièces précédentes et Portrait  ?

Rebecca Journo : Je sortais de deux créations solo, L’Epouse et La Ménagère, dont je reprends en quelque sorte le langage chorégraphique. Ce ne sont pas des autoportraits mais ces solos sont tout de même travaillés comme des portraits animés. C’est le début d’une série fictive et cette série aurait tout à fait pu continuer. Et les portraits, surtout en photo, se présentent souvent sous forme de série. Avec L’Epouse et La Ménagère j’ai commencé un processus qui relève de l’autofiction et l’autoportrait joue beaucoup avec l’autofiction.

DCH : Vous citez en références photographiques principales les œuvres de Cindy Sherman et Francesca Woodman. Qu’est qui vous fascine dans leurs séries photographiques respectives ?

Rebecca Journo : L’œuvre de Cindy Sherman a été pour moi une énorme découverte. Ce qui me plaît chez elle est sa façon de jouer avec les codes et les archétypes de la femme pour les tourner en dérision en se déguisant et se transformant, jusqu’à s’enlaidir et partir dans quelque chose de monstrueux. J’aime ce décalage, cette touche d’humour et de grotesque dans ses séries photographiques et sa capacité à se métamorphoser a été très inspirante. Par ailleurs, elle travaillait uniquement en séries. D’une manière très différente, les autoportraits de Francesca Woodman, qui s’est suicidée à un âge très jeune, me parlent également beaucoup. De ces images se dégage quelque chose d’énigmatique et sensuel à la fois, voire de morbide, où la mort rencontre la sexualité. Elle a l’air de vouloir se capter et se capturer dans le mouvement, par des moments plutôt furtifs, et de vouloir s’affirmer dans un travail sur la disparition. On y ressent à la fois de la radicalité et une énergie apaisée.

DCH : Vous avez fondé, avec Véronique Lemonnier, un collectif que vous avez appelé La Pieuvre, et le choix de ce nom n’est sans doute pas un hasard. Que symbolise-t-il ?

Rebecca Journo : Au-delà de notre curiosité et notre admiration pour cet animal avec son intelligence, ses métamorphoses, sa façon de se mouvoir, son étrangeté, sa monstruosité et en même temps sa douceur, la pieuvre représente avec sa présence tentaculaire et sa capacité à bouger dans plusieurs sens le travail de notre compagnie qui développe des activités et des démarches dans plusieurs directions. Par ailleurs, la pieuvre est dépeinte dans la littérature comme un monstre et la thématique de la monstruosité me questionne vraiment. Je dirais aussi que dans le travail photographique de Véronique Lemonnier on trouve un jeu avec la déformation de sa propre image qui touche au monstrueux.

Propos recueillis par Thomas Hahn

Portrait de Rebecca Journo à l’Atelier de Paris, les 9 et 10 janvier 2023 dans le cadre du festival Faits d’Hiver

Portrait | Atelier de Paris / CDCN
Rebecca Journo / Portrait | Faits d'Hiver

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