Boris Charmatz nouveau directeur du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch

Le chorégraphe français doit amener cette compagnie historique « vers de nouveaux rivages ». 

Ils ont réussi à surprendre tout le monde : La commission d’expert.e.s, chargée d’identifier, dans le vaste paysage de la danse, le ou la successeur.e idéal.e de Bettina Wagner-Bergelt, qui gérait la compagnie fondée par Pina Bausch de façon intermédiaire, a proposé le chorégraphe français mais aussi très international Boris Charmatz comme nouveau directeur du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch. 

C’est donc le retour d’une direction d’artiste, après deux mandats de personnalités issues de la dramaturgie et de l’ingénierie culturelle. Mais Charmatz amène également son expérience en tant que directeur du CCN de Rennes et de moult missions à l’étranger, entre autres à Berlin. Et il a su se présenter en vrai Européen attaché aux racines de l’Union Européenne, par sa connaissance de l’histoire, une maîtrise étonnante de la langue allemande (« enfant, je passais mes étés à Berlin ») et avec un projet transfrontalier pour la compagnie de Wuppertal, qui sera appelée à tisser des fils artistiques entre la Westphalie-Rhénanie du Nord et les Hauts-de-France et à créer une dynamique artistique dans une région allemande toujours en pleine transformation industrielle. La première compagnie de danse initiatrice de projets de coopération franco-allemands ? Charmatz continue de penser en grand, et c’est bien. Pour avancer, il faut des utopies. 

C’est en septembre 2022 que Charmatz prendra ses fonctions, mais la saison 22/23 est pratiquement programmée. C’est donc à partir de la saison 22/23 qu’il pourra mettre en place son projet. Entretemps, il aura l’occasion d’accorder ses violons avec tout le monde. Mais il a bien sûr déjà rencontré la compagnie et les responsables des tutelles à Wuppertal et de la région, et il est important de souligner que la compagnie (par la présence des danseurs Ruth Amarante et Christopher Tandy) a participé au processus de sélection, particulièrement intense et complexe, avec plus de vingt réunions en quatre mois. 

Il ne peut y avoir de personne remplaçant Pina Bausch, souligne Bettina Milz, du ministère régional de la culture. La nomination de Charmatz doit au contraire créer une nouvelle dynamique, et les tutelles comme la compagnie attendent donc de lui des idées surprenantes, de "secouer le bocal", malgré l’importance de donner à de nouveaux publics la possibilité de voir les créations de Pina Bausch. « Il nous faut de l’ouverture et du courage de toutes parts » souligne -t-elle. On peut par ailleurs supposer que la participation de Claire Verlet, la programmatrice danse du Théâtre de la Ville à cette commission – qui a reçu une mention spéciale pour le rôle précieux de son expertise – a fortement contribué au choix de Charmatz qui, de son côté, note le lien historique entre Pina Bausch et le Théâtre de la Ville. 

Qu’en dit-il lui-même ? Charmatz a une vision qui peut réunir les deux objectifs, l’avenir et le répertoire. Son rôle est aussi de faire le lien avec le Pina-Bausch-Zentrum, dirigé par Solomon Bausch, le fils de la chorégraphe. Il a déjà beaucoup échangé avec tout le monde, et c’est sans doute la chose la plus importante. Car ses idées peuvent changer l’image de la compagnie. Et même si tel est effectivement le souhait des tutelles, le changement peut aussi faire peur. Car justement, dans la vision de Charmatz, les pièces de Bausch peuvent aussi être légèrement retouchées pour ouvrir les esprits et les mettre au diapason avec notre époque, si cela s’avère être nécessaire ou intéressant. Donc : Pourquoi ne pas jouer une pièce de Pina sans décors, sans musique, sans costumes même, et pourquoi pas aussi dans l’espace public, dans les paysages, sous la pluie, et même y aller pour les répétitions ? C’est ce qu’il appelle une compagnie « ouverte ». Il dit en avoir déjà discuté avec les membres de l’ensemble « et ils ne m’ont pas étranglé », ironise-t-il. Mais il avoue : « Il me faut du temps pour plonger dans l’œuvre de Pina Bausch. » 

Le projet l’excite et le passionne, on l’a fortement senti au cours de son exposé. « Je viens de me joindre à un ensemble et une force collective », déclare-t-il en pensant à tous les membres de la compagnie, mais aussi aux citoyen.ne.s de Wuppertal. Et il n’hésite pas à lancer un avertissement : « Quand on veut une nouvelle vision pour une compagnie, il faut aussi savoir renoncer à certaines choses du passé. J’arrive pour amener l’œuvre de Pina Bausch dans l’aventure du XXIe siècle. » Et de suggérer que l’UNESCO classe l’œuvre de Pina Bausch comme patrimoine culturel de l’humanité. 

C’est bien là qu’il touche à un point hypersensible qui est au centre de tous les débats sur le rôle du Tanztheater Wuppertal depuis la disparition de Pina Bausch. Car à Wuppertal, c’est la mère de toutes les questions : Combien d’innovation, et de quelle manière, et quel rôle pour le répertoire ? Charmatz saura-t-il faire taire les débats et embarquer tout le monde avec son propre enthousiasme ? On le lui souhaite, car on sent chez lui l’envie de bousculer les ordres établis et de réaliser des choses qu’on croit impossibles. Rien ne saurait être plus proche de l’énergie et de l’esprit de Pina Bausch en son époque. Une partie du discours du directeur désigné était placée sous le leitmotiv « J’ai un rêve ». Un Martin Luther King de la danse ? Charmatz est né en 1973, l’année où Pina Bausch fonda le Tanztheater Wuppertal. Ca, c’est l’histoire. L’avenir peut commencer. 

Thomas Hahn

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