Published on dansercanalhistorique (http://www.dansercanalhistorique.fr)

Home > « Après vous madame » de Paula Comitre et Orlando Bass

« Après vous madame » de Paula Comitre et Orlando Bass

Le titre de la pièce vaut révérence ou référence au passé et, plus précisément, au legs de l’illustre danseuse espagnole Antonia Mercé y Luque, surnommée La Argentina pour être née à Buenos Aires.

C’est dire qu’Après vous madame (2024) est « d’après » La Argentina. La danseuse-chorégraphe Paula Comitre et le pianiste-compositeur Orlando Bass y citent plusieurs de ses œuvres, à commencer par El Amor brujo/L’Amour sorcier, écrit à l’origine par Manuel de Falla en 1915 pour la danseuse-chanteuse Pastora Imperio, transformé par lui en œuvre symphonique et transposé à la danse par La Argentina en 1925 à Paris, interprété notamment par celui qui allait devenir le réformateur du baile masculin, Vicente Escudero (1). Le musicologue Claude Worms a repéré des passages de Serenata española de de Falla, de la Danza ibérica que Joaquín Nin dédia à Antonia Mercé, de la Danza de la gitana d’Ernesto Halffter et El Silvio de la farruca de Quinito Valverde, morceau conclusif sifflé non par le public mais par les artistes eux-mêmes.

À la suite de plusieurs autres interprètes et chorégraphes (Antonio Ruiz Soler, dit Antonio, les danseurs du Ballet nacional de España, María Pagés, Blanca del Rey, Kazuo Ôno), Paula Comitre a mis ses pas dans ceux de sa devancière en stylisant le flamenco que La Argentina avait contribué à faire reconnaître, à légitimer, à anoblir, comme le firent, du reste, Manuel de Falla et l’admirateur de ce dernier, Federico García Lorca, lorsqu’ils organisèrent en 1922 le Concours de Cante jondo de Grenade. La Argentina avait également, d’une certaine manière, flamenquisé les danses populaires régionales et celles, savantes, de l’école bolera. De très courts films en 16 mm nous restent de La Argentina, une danse interprétée par elle, accompagnée au piano et des captures in situ de danses du folklore espagnol voulues par elle dans un but ethno-chorégraphique (2).

Galerie photos © Laurent Philippe

Une photo, sans doute signée d’Ora, montre La Argentina essayant une tenue de scène chez sa couturière. Le thème de la robe à traîne devient le sujet ou l’objet de la dernière partie de la pièce de Paula Comitre. La bata de cola est traitée à la fois comme agrès et comme agrément. On ne sait d’ailleurs si l’intention de la chorégraphe ou de l’autrice de la robe, María Alcaide, est critique ou ironique. Sans dévoiler le finale, nous rapprocherons cette robe littéralement baroque d’exemples contemporains :  les tenues des Nanas sculptées par Niki de Saint Phalle ; les robes de Marigolds et d’Alice dans les shows de Momix, chorégraphiés par Moses Pendleton ; les inflatables comme le cochon gonflable surnommé Algie dans le Flesh Tour de 1977 des Pink Floyd ; les pin-ups gonflées et dégonflées de la tournée Steel Wheels/Urban Jungle de 1990 des Rolling Stones… Sans parler de la bata de cola traitée et maltraitée par Rocío Molina dans Caída del Cielo.

Galerie photos © Laurent Philippe

La Argentina obtint en France un grand succès public et critique. André Levinson donna avec sa collaboration en 1923 à la Comédie des Champs-Élysées deux conférences sur la danse. Dix jours avant de mourir, il lui consacra, en 1933, sa conférence « Le génie de la danse ». Peu de temps avant sa propre mort, Argentina, se produisit dans une conférence de Paul Valéry à l’Université des Annales. N’osant se comparer à son modèle dans le domaine des palillos (des castagnettes) que La Argentina maniait comme nulle autre, ainsi que le prouvent les 78 tours où cet agrès devient avec elle un instrument de musique à part entière, Paula Comitre se contente de mimer du bout des doigts le jeu des castagnettes,  tandis qu’Orlando Bass en reproduit le cliquetis sec et ultrarapide.

Galerie photos © Laurent Philippe

Il faut dire que le pianiste, claveciniste et compositeur, formé au CNSMDP et à la Hochschule für Musik Hanns Eisler de Berlin, vaut à lui seul le déplacement. Il rappelle, si besoin était, que le piano est un instrument rythmique. Très à son aise dans le contemporain, posté côté jardin, il recourt volontiers à la technique du piano préparé mise au point par John Cage. Ce, après l’imperceptible et silencieux braceo de la danseuse, debout nous tournant le dos, côté cour, en robe rouge sur fond rouge – l’art de Terpsichore le partageant à l’art plastique. Sur un battement de paso doble, débute le son et lumière. Autrement dit, la démo de baile, avec une virtuosité dans les domaines de la danse espagnole et les palos du flamenco et le concerto de piano. La danseuse est d’une précision exceptionnelle dans sa gestuelle, dans ses enchaînements, dans ses giros – voltes et virevoltes. Suit une longue partie de zapateado, avec une grande variété de frappes, quel que soit le tempo donné au piano. Le niveau technique et artistique des deux artistes est tel qu’il est impossible de dissocier la musique de la danse. Et la pièce Après vous madame est le contraire d’une cérémonie funéraire, d’un rituel compassé.

Nicolas Villodre
Vu le 29 janvier 2026 Chaillot -Théâtre national de la danse

Notes
(1) La Fondation March de Madrid, qui conserve un important fonds d’archives sur La Argentina, a coproduit le documentaire de Patricia Medina, La Argentina. Lejos de las palabras (2025)
2) L’Association des amis d’Argentina, créée et animée par Monique Paravicini et Suzanne Rousseau, déposa à la Cinémathèque de la Danse des archives filmiques en 16 mm de et avec Antonia Mercé ainsi que la cassette VHS d’un diaporama conçu par elles et José Luis Mercé sur la vie et la carrière de la danseuse intitulé La Argentina ou le génie de la danse espagnole. Avec Patrick Bensard, nous eûmes l’occasion de montrer cette vidéo à Yokohama où vivaient Kazuo Ôno et son épouse, lesquels assistèrent à la projection.

 

Catégories: 
Spectacles
Critiques
tags: 
Théâtre national de la Danse de Chaillot
Paula Comitre
Orlando Bass

Source URL: http://www.dansercanalhistorique.fr/?q=content/apres-vous-madame-de-paula-comitre-et-orlando-bass