Soirée d'ouverture à l'Opéra de Paris

Pour son ouverture de saison, Benjamin Millepied pose un programme en forme de manifeste. Millepied, Robbins, Balanchine. Une façon d’affirmer clairement que le chorégraphe s’inscrit dans les pas des géants du Nouveau monde, mais aussi que le Ballet de l’Opéra de Paris « s’américanise » tant dans un programme composé de courtes pièces comme on les aime Outre-Atlantique, que dans le choix même des œuvres proposées, notamment Thème et variations de Balanchine, sorte de meringue classique qui revisite Petipa sur une musique de Tchaïkovsky, bien sûr. Manière aussi d’affirmer « l’américanité » de ce français parti jeune tenter sa chance au New York City Ballet et revenu presque en « fils prodigue ».

"Clear, Loud, Bright, Forward" de Benjamin Millepied, galerie photo Laurent Philippe

Clear Loud Bright Forward

Décor graphique, costumes miroitants pour les filles, gris dégradé pour les garçons, éclairages somptueux qui altternent avec brio ombres et lumières léchées, l’ensemble a un côté chic et sobre, un peu high-tech, sans aspérité, tout comme la musique de Nico Mulhy. La chorégraphie s’inscrit clairement dans le pas des aînés déjà cités, plus une petite touche Forsythe pour les danseurs assis sur des bancs de part et d’autre de la scène quand ils ne dansent pas.

"Clear, Loud, Bright, Forward" de Benjamin Millepied, galerie photo Laurent Philippe

Dans cette pièce, Benjamin Millepied affirme clairement son principe de ne pas mettre ni étoiles ni solistes en avant : seuls les danseurs du Corps de ballet sont distribués et surtout la « génération Millepied » entre autres distinguée au dernier concours de promotion interne de l’Opéra : Léonore Baulac, Ida Viikinkoski, Germain Louvet, Hugo Marchand et la perle noire Letizia Galloni, car le directeur tient à promouvoir la diversité au sein de son ballet.

"Clear, Loud, Bright, Forward" de Benjamin Millepied, galerie photo Laurent Philippe

Un bel ensemble assurément, au service d’une chorégraphie ultra brillante qui ajoute des pas aux pas dans une structure réglée méthodiquement entre pas de deux ou de trois et ensembles. C’est un festival de sauts, d’arabesques, de portés plus virtuoses les uns que les autres qui mettent en valeur les qualités techniques des interprètes. C’est formidablement bien dansé, plutôt agréable à regarder, mais il y manque un peu d’intériorité (sauf dans le duo Baulac –Marchand) et de respirations, si bien qu’à la fin, c’est le spectateur qui se fatigue à suivre cette profusion chorégraphique qui n’en finit pas.

"Clear, Loud, Bright, Forward" de Benjamin Millepied, galerie photo Laurent Philippe

Opus 19/The Dreamer 

Ce ballet de Jerome Robbins que Millepied dansa au NYCB est une sorte de rêverie volatile qui contraste avec la pièce précédente dans son économie de mouvements. Sur le superbe Concerto pour violon no 1 en ré majeur de Prokofiev, le ballet distille une atmosphère de rêve mélancolique. Mathieu Ganio (le rêveur) fait surgir Amandine Albisson (la Femme) de ses rêves. Autour d’eux, un ensemble réduit de danseurs compléte cette ambiance évanescente où le drame semble embusqué dans le voile bleu qui enveloppe les danseuses. Les deux étoiles donnent toute leur mesure dans cette pièce où les lignes sinueuses de la danse épousent le violon de la partition.

"Opus 19/The Dreamer" de Jérome Robbins galerie photo ; Laurent Philippe

Thème et variations

Très inspiré de Petipa, Thème et variations, on l’a dit, a quelque chose de désuet et au fond, de très américain dans sa volonté de faire plus vieille europe encore que l’originale. Il faut dire que créer un ballet du XIXe siècle en 1947 n’est pas chose aisée, surtout que Balanchine y met un sérieux imperturbable.

Les citations de La Belle au bois dormant et du Lac des cygnes (notamment les « Quatre petits cygnes ») y pullulent. Virtuosité, tutu à paillettes et couronnes scintillantes ponctuent le tout. Mathias Heyman est plutôt en retrait pour mettre en valeur l’étoile – forcément féminine chez Mr. B. Laura Hecquet y déploie sa technique de pointe impeccable et son sourire inébranlable face à toutes les embûches chorégraphiques qui sont nombreuses, mais pas insurmontables.

Le problème est que tout semble trempé dans l’amidon des tutus. Les danseuses de l’Opéra pourtant habituées au style de Petipa semblent figées (de peur ?) et Laura Hecquet exécute avec brio ses variations mais sans la petite étincelle et la musicalité que l’on serait en droit d’attendre dans une pièce de Balanchine. Tout ça reste très plat, pour ne pas dire ennuyeux.

Le clou de la soirée restera l’apéritif, soit les 20 danseurs pour le XXe siècle de Boris Charmatz, directeur du « Musée de la danse » CCN de Rennes. Inspiré de (sans titre) de Tino Seghal qui parcourait en un solo de vingt minutes toute la danse du XXe siècle, Boris Charmatz a mis en scène 70 solos interprétés par vingt-quatre danseurs « maison » et qui retracent une histoire de l’art chorégraphique de 1900 au début du XXIe siècle au gré des couloirs, rotondes et foyers qui composent les espaces publics du Palais Garnier. (voir aussi notre reportage filmé)

"20 danseurs pour le XXe siècle" galerie photo Laurent Philippe

Pour le public, c’est une occasion unique de découvrir les « collections » que recèlent chaque danseur, sorte de mémoire à même le corps qui parcourt un siècle de danse. Le fonds chorégraphique est puisé dans celui du répertoire de l’Opéra de Paris ou dans celui du Musée de la Danse. Chacun d’entre eux prend la peine de recontextualiser son solo dans l’Histoire d’un art, finalement méconnu auprès des spectateurs – sans rien s’interdire.

"20 danseurs pour le XXe siècle" galerie photo Laurent Philippe

On peut y voir des extraits célèbres comme Lamentation de Martha Graham, le solo de l’Elue du Sacre du printemps dans la version originale de Nijinski,ou de Pina Bausch, une version masculine d’Isadora Duncan portée par Jean-Baptiste Chavignier, mais aussi le danseur étoile Benjamin Pech dans du Brumachon et du Buffard, le Premier danseur Alessio Carbone dans du Trisha Brown et du Forsythe, ou Yann Saïz dans Aunis de Jacques Garnier et un solo de Valeska Gert ou Pascal Aubin dans du Music Hall (mais pas seulement). Sofia Parcen se lance dans un extrait de Jan Fabre, dans la danse de Charlot des Temps Modernes ou les danses noires animalières que lui a transmises Raphaëlle Delaunay ainsi qu’à Julie Martel (qui fait aussi du Bollywood et du Balanchine) et Hugo Vigliotti (Krump, Anne Teresa De Keersmaeker et Montalvo…) Si Juliette Gernez incarne (entre beaucoup d’autres) Brigitte Bardot dans Et Dieu créa la femme, Caroline Bance excelle dans un extrait d’Orphée et Eurydice de Pina Bausch.

"20 danseurs pour le XXe siècle" galerie photo Laurent Philippe

Le seul regret vient de l’impossibilité de « tout » voir pendant l’heure et demie que dure cette exposition vivante et dansante. Toujours est-il que c’est une excellente idée et une vraie réussite.

Agnès Izrine

Palais Garnier, jusqu'au 11 octobre 2011

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