« Impressing The Czar » par le Semperoper Ballett Dresden

Le Ballet du SemperOper de Dresde était la compagnie invitée à l’Opéra Garnier en ce mois de janvier 2017. De quoi bien commencer l'année.

Impressing The Czar est un chef-d’œuvre de William Forsythe que l’on ne peut se lasser de revoir. Son titre, « Impressionner le Tsar », était à l’origine destiné à la deuxième partie, créée en 1987 à l’Opéra de Paris, et « Rudolf Noureev, alors directeur artistique du Ballet en avait été flatté ». Finalement, le projet incluant des décors et accessoires dorés trop importants pour un temps de création ramassé, William Forsythe décide de ne mettre dans cette partie que deux cerises dorées. « Et à la question de leur placement, j’ai répondu in the middle, somewhat elevated (au milieu, un peu en hauteur ) c’est ainsi que les indications pour l’accrochage des cerises sont devenues le titre de la pièce » raconte-t-il.Impressing The Czar, pièce en quatre actes, est donc créée un an après In The Middle Somewhat Elevated par le Ballet de Francfort, en 1988.

Ce curieux effet de miroir ou d’emboîtement, est aussi ce qui préside à la construction de cette pièce, dont le sens s’étoile comme autant de flèches (dorées) décochées. Le premier acte, Potemkine Unterschrift fait d’ailleurs allusion aux villages Potemkine, soit une illusion de construction destinée à tromper la Grande Catherine de Russie, mais qui se révéla reposer sur un faux témoignage. Et d’une certaine façon, tout un pan d’Impressing The Czar joue de cette fausse illusion, ce double trouble, cette mise en abyme des apparences dont les échos se propagent d’un bout à l’autre de la pièce. Au cœur de ce jeu de miroir git ou surgit toute l’histoire de la danse.

Le premier acte, Potemkine Unterschrift (signature Potemkine), est à ce titre une véritable « exposition du thème » et variations.  La danse y est mise à toutes les sauces, tout comme le Quatuor N°14 de Beethoven que l’on entendra dans sa version originelle, mais aussi en cha-cha-cha, en musique pour jeux vidéo ou en électro ! La scénographie volontairement trop somptueuse, coupe la scène en deux mondes délimité par un damier en marqueterie qui occupe la Cour, la partie à Jardin restant nue est aussi l’espace chorégraphique. Les costumes aux tons mordorés sont aussi lourds et baroques à souhait que la danse est légère et spirituelle, même si des justeaucorps et le costume d’  « écolière d’institution catholique » qui serviront aux 2e et 3e actes sont déjà introduits dans ce chaos organisé.

Dans ce musée vivant de la danse on trouve de tout. Du classique à foison, mais accéléré comme un vieux 78 tours que l’on s’amuserait à passer en « jeune » 45 T, du néoclassique très Balanchinien, de la danse folklorique avec ligne et farandole, de la pantomime où se mêlent les figures bien connues des ballets avec des gestes bien plus expressifs et quotidiens (enchaînés eux aussi à grande vitesse).  Là on recontre « Les frères Grimm » dans un duo ahurissant (Christian Bauch et Casey Ouzoumis), on apprécie un quintette réglé au milimètre (Alice Mariani, Anna Merkulova, Duosi Zhu, Joseph Hernandez, Francesco Pio Ricci, Houston Thomas, Johannes Schmidt) et un pas de deux qui annonce la 2e partie (Courtney Richardson et Istvàn Simon).

Photos : Laurent Philippe / OnP

De l’autre côté, une collection d’objets dorés aussi vains qu’inutiles : flèches, paniers, ciseaux, téléphone… stockés et classés par Agnes (parfaite Helen Pickett, artiste invitée),  assistée de Roger (Craig Davidson) une sorte de Yupie New Yorkais accroché à son téléphone (non portable, la pièce date de 1988 !) et de Rosa (Raquél Martinez). Au milieu des deux mondes, un M. PNut (Julian Amir Lacey) – prononcez Peanut –  sorte d’éphèbe déguisé en Cupidon. Tout ce petit monde est à la recherche de « cerises dorées » qui auront le destin que l’on connaît. L’ensemble est tiré au cordeau. Les danseurs du SemperOper de Dresde sont aussi époustouflants techniquement, que dans l’entrain très années 80 nécessaire à une telle performance.

Au 2e acte, les cerises dorées sont bien à leur place, comme s’en assure la première danseuse qui entre sur le plateau ! In the Middle Something Elevated, sur la musique de Tom Willems est du pur Forsythe de l’époque, soit une forme de danse qui n’appartient qu’à lui : une sorte de classique hypercontemporain avec des pas qui n’existent dans aucune langue chorégraphique, d’une virtuosité extrême, alternant des mouvements d’une souplesse toute féline avec des qualités arrêtées en plein vol. Le sujet est clairement la danse en soi. C’est une œuvre critique qui fait de la pointe et la virtuosité l’emblème absolu de l’esthétique classique et de la représentation dansée.

Photos : Laurent Philippe / OnP

Tandis que les danseurs passent d’une vie terrestre (quand ils marchent nonchalemment vers les coulisses) au comble de l’extra-ordinaire avec une stratégie de « sur-vie ». Tout est pulvérisé à la seconde même de sa démonstration : hiérarchie, pouvoir, symétrie, compétition… À la création, tout était nouveau, éblouissant. Ça l’est toujours ! Il est difficile dans cette partie d’oublier le cast original qui réunissait Sylvie Guillem, Isabelle Guérin, Manuel Legris et Laurent Hilaire, mais les danseurs du SemperOper Ballett s’en tirent avec les honneurs.

Le 3e acte La Maison de Mezzo-Prezzo nous entraîne dans une vente aux enchères des fameux objets dorés totalement loufoque où brille Helen Pickett.  « Il s’agit d’une liquidation de l’art et de la culture. À l’époque où cette pièce est née, précise William Forsythe, certaines valeurs me paraissaient incompréhesibles. Des œuvres d’art commençaient à se vendre à des prix incroyables, défiant toute raison. Et cela continue aujourd’hui, on voit se créer des empires financiers privés qui transforment l’art en produits de luxe. »

Enfin, au 4e acte Bongo Bongo Nageela et Mr Pnut goes to the Big Top on retrouve tout le ballet en écolières « d’institution catholiques » se lancent dans une sorte de rituel complètement fou, où l’on retrouve Beethoven mixé avec Tom Willems. Toute la troupe tourne autour de M. Pnut en Saint-Sébastien dans un jeu autour de mort et résurrection. Si Forsythe reconnaît s’être inspiré des clip de MTV de l’époque, les frappes de pied et le côté sacrificiel évoquent malgré tout une sorte de Sacre du printemps dévoyé. C’est aussi le triomphe de la construction en « thème et variations » déjà utilisée au 1er acte. (voir la vidéo)

Le SemperOper s’en donne à cœur joie et fait finir cet Impressing The Czar en apothéose.
Au delà du génie de Forsythe, on ne peut que saluer la performance du Ballet du SemperOper de Dresde, car danser un tel ballet n’est pas donné à toutes les compagnies. Il faut, en plus de qualités techniques exceptionnelles, de la finesse, de l’intelligence et un sens de la nuance pour que l’œuvre fonctionne à plein. Il faut aussi arriver à transmettre cet esprit des années 80 qui imbibe chaque geste, chaque regard, cette forme d’insouciance et de liberté face au monde, qui aujourd’hui nous fait si cruellement défaut.

Agnès Izrine

Le 4 janvier 2017 Opéra Garnier

Extraits de l’interview de William Forsythe par Stefan Ulrich, publié dans le programme de l’Opéra de Paris

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