« Golden Hours » d’Anne Teresa de Keersmaeker et « Bach/Passion/Johannes » de Laurent Chétouane

Shakespeare vs Bach, pour inspirer deux chorégraphes phares qui semblent échanger leurs rôles.

Laurent Chétouane et Anne Teresa de Keersmaeker ont présenté, respectivement dans le cadre des Rencontres chorégraphiques et au Théâtre de la Ville, en même temps leurs dernières créations. En soi, il n'y aurait là rien de particulier à relever. Mais curieusement, il se crée entre les deux pièces un chassé-croisé des identités artistiques, si  bien qu'on pourrait, si on se soumettait à un blind test chorégraphique, avoir des difficultés à distinguer l'origine des deux pièces.  Dans  Bach / Passion / Johannes de Chétouane on retrouve une bonne partie de l'ADN chorégraphique de la fondatrice de Rosas, alors que De Keersmaeker change presque tout dans son approche, pour proposer, dans Golden Hours (As you like it) une approche théâtrale du mouvement dansé qu'on avait découvert avec le plus grand intérêt dans M!M et O, les créations précédentes de Chétouane.

"Golden Hours (As you like it)" © Anne Von Aerschot

C'est l'une des grandes qualités de la fondatrice de Rosas que de se remettre complètement en question pour renouveler périodiquement la radicalité de sa recherche. Dans The Song (2009) elle supprima presque complètement la présence musicale, alors que la musique est généralement son point de départ, voire sa raison d'être. Aujourd'hui, elle élimine sur deux fronts pour en ouvrir un autre. Dans Golden Hours, la base est narrative. On danse Shakespeare, on invente le geste chorégraphique à partir de Comme il vous plaira. Et pourtant on n'est pas au théâtre, et Golden Hours est aussi loin du théâtre de texte que des coproductions d'Anne Teresa avec sa sœur Jolente.

"Golden Hours (As you like it)" © Anne Von Aerschot

On n'est pas au théâtre

De Comme il vous plaira, ne restent ici que quelques répliques, projetées sur le  mur de fond comme dans un film muet. Elles engagent la troupe dans une émotion, une ambiance, une énergie et des intentions qui se déclinent à travers des solos ou des duos, mais peuvent aussi être prises en charge par l'ensemble. Du début à la fin, personne ne sort de scène. Par contre, chaque personnage peut rencontrer des interprètes divers et variés, grands ou petits, hommes ou femmes. On n'est pas au théâtre! La troupe ne joue pas Shakespeare, mais un collectif juvénile qui dégage de la pièce une sorte d'essence psychologique. Et le public assiste autant à ce processus qui permet à Rosas de danser de nouveau sans que la pièce soit portée par un univers musical (même si la chanson Golden Hours de Brian Eno innerve cet As You Like it).

Contrairement à The Song, De Keersmaeker modifie ici ses paramètres chorégraphiques, son code source. De quoi perturber un public qui vient voir des corps s'élançant  avec élégance sur des trajectoires harmonieuses mais somme toute prévisibles. Dans Golden Hours, on ne sait jamais qui fera quoi, avec quelle intensité et en direction de qui, pendant combien de temps et dans quel rythme.  La présence des danseurs prime sur celle des personnages. Au bout du compte, ce n'est pas Rosas qui danse Shakespeare, mais Shakespeare qui vient chevaucher Rosas.

"Golden Hours (As you like it)" © Hermann Sorgeloos

Le résultat peut laisser dubitatif car, curieusement, il n'est pas épure mais opulence.  En absence d'un support musical, la forme chorégraphique est très libre et théâtrale, ce qui signifie perte de cohésion rythmique et structurelle, d'autant plus que l'intrigue est déconstruite et dans l'impossibilité d'apporter un effet d'accumulation de sens. Les thèmes choisis, les rencontres de personnages et les situations ne tissent pas un fil narratif. Il n'y a donc ni fluidité chorégraphique ni cohésion dramatique. Reste la beauté de gestes qui traduisent les états émotionnels. Sans entrer dans les sphères de Shakespeare, le spectateur est face à ces instants et les savoure. Golden Hours est une succession d'instants de grâce qui peinent à construire un ensemble.

"Golden Hours (As you like it)" © Hermann Sorgeloos

Bach, meilleur narrateur

L'effet était inversement proportionnel dans M!M de Laurent Chétouane, où l'épure de ce duo, Mikael Maklund et Matthieu Burner, donnait à voir, sans s'appuyer sur une narration concrète, ouvrait la porte vers des histoires potentielles, sur fond de Beethoven. Lees deux sont de nouveau présents dans Bach / Passion / Johannes qui dure, exactement comme Golden Hours, deux heures et quinze minutes pendant lesquelles, ici comme là, les lumières dans la salle ne s'éteignent pas.

Et Mikael Maklund semble encore  se trouver dans une pièce de Rosas, dont il interprétait bon nombre pendant plusieurs années. Car le paradoxe est que, avec les musiciens sur le plateau qui se mêlent aux danseurs, avec les chaises distribuées à travers l'espace, les gestes élancés et les trajectoires en courbe parcourues en groupe, l'esprit ATDK traverse cette pièce de bout en bout. Il y a là de magnifiques états d'abandon, finesse, douceur et sensualité qui entretiennent une complicité absolue avec Bach.

"Bach / Passion / Johannes" © Benoîte Fanton

Chétouane introduit cependant dans les corps des lignes de cassure  comme s'il s'agissait de déconstruire De Keersmaeker. Ici aussi, les dialogues sont intenses et vrai. Pas d'histoire à raconter, mais un sous-texte qui est hautement cohérent. En danse, la narration se construit sur le plateau, sous nos yeux. Bach est meilleur narrateur que Shakespeare.

Thomas Hahn

Golden Hours (As you like it)

Au Théâtre de la Ville, jusqu’au 21juin 2015

Bach / Passion / Johannes

Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, Nouveau Théâtre de Montreuil, 12-13 juin 2015

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