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« Franchir la nuit » de Rachid Ouramdane

L’exil, l’enfance, le déracinement sont au cœur de la dernière création de Rachid Ouramdane.
A voir à Chaillot-Théâtre national de la Danse à partir du 15 décembre.

Disons-le d’emblée : la pièce de Rachid Ouramdane est sans doute visuellement la plus belle que l’on ait vue à la Biennale de la danse de Lyon. L’une des plus fortes aussi au plan émotionnel, même si, compte tenu de son thème, les migrants, notamment les enfants, elle joue sur des cordes qu’il est aisé de mettre en branle. Né à Nîmes de parents algériens, Rachid Ouramdane était certainement l’un de ceux que le drame des morts en Méditerranée, qui rythme depuis quatre ans l’actualité internationale, pouvait le plus émouvoir.

Certes, son projet ne se veut pas qu’artistique : là où la pièce est représentée, le chorégraphe entend travailler au préalable en atelier avec des groupes d’enfants réfugiés - lors de la création le 14 septembre à Grenoble, il s’agissait d’élèves de l’école Verderet de Grenoble et de mineurs isolés du Foyer de La Tronche, que l’on retrouvait quelques jours plus tard sur la scène lyonnaise.

Pourtant, c’est d’abord par l’art qu’il nous touche : celui d’occuper magnifiquement l’espace avec des corps immobiles, ou en mouvement ; celui des éclairages, du demi jour à l’obscurité nocturne ; celui des images vidéo en fond de scène, dues au talent de Mehdi Meddaci, qui braquent successivement la lumière sur un tourbillon de particules blanches, des mains tendues ou un visage d’enfant. Elles racontent l’espoir d’une vie meilleure, d’un monde solidaire et du droit à chacun, d’où qu’il vienne, à se choisir un destin.

Moi, je serai roi, proclame un bambin résolu. Ou un héros, lui répond une voix en anglais, sur quelques notes de David Bowie. A condition d’éviter les périls qui menacent, suggère la scène suivante, où les cinq danseurs adultes de la pièce portent à hauteur d’épaule des petits corps inanimés, provoquant une douloureuse réminiscence de la mort en mer du petit Aylan Kurdi, échoué sur une plage turque.

Galerie photo © Patrick Imbert

La mer, justement, est omniprésente dans cette suite de tableaux dont chacun constitue un véritable choc esthétique. La scène est en effet recouverte d’une masse liquide qui se déverse par - mini - vagues, dans un mouvement aussi incessant que les migrations qu’elle porte. Sur ce plan d’eau d’une vingtaine de centimètres de profondeur, les interprètes marchent, courent, jouent, se retrouvent, forment une ronde - magnifique - ou s’affrontent dans des corps à corps silencieux.

A moins que, à rebours de toute emphase, un homme seul ne l’occupe, assis, dont la présence incarne alors toutes les histoires. S’il fascine, le dispositif prend aussi le risque de lasser, ou d’enfermer son propos en le réduisant à cette seule prouesse. On aura toutefois compris qu’on est ici aux antipodes de l’épate aquatique façon Alexander Ekman dans son Swann Lake. Et même si de danse, à dire vrai, il est peu question, chaque geste et surtout chaque déplacement prennent ici un sens renforcé. Car bouger, c’est avancer, tracer son chemin, franchir la nuit. Inscrire une trajectoire sur la géographie du sensible. Et pareil engagement vaut toutes les aventures chorégraphiques.

Isabelle Calabre

Vu le 20 septembre 2018 à l’Opéra de Lyon, dans le cadre de la Biennale de la Danse.

À voir à Chaillot - Théâtre national de la Danse du 15 au 21 décembre.

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