Entretien avec Jean-Paul Montanari

Après la conférence de presse présentant la 41e édition du festival de Montpellier Danse que vous pouvez découvrir en ligne ci-dessous, nous avons souhaité approfondir, au-delà de la programmation du festival, une réflexion sur l’art chorégraphique et la culture avec son directeur, Jean-Paul Montanari.

DCH : Jean-Paul Montanari, quel regard portez-vous sur cette 41e édition du festival Montpellier Danse ?

Jean-Paul Montanari : Quand Georges Frêche m’a confié les clefs de ce festival il m’a dit de faire un grand festival international pour les Montpelliérains. Je n’ai pas dévié d’un pouce de cette ligne. Le fait d’habiter Montpellier, change la perception que l’on peut avoir d’un festival, dans la mesure où nous partageons, avec le public, les mêmes lieux, la même ville. Je me posais tout de même la question du retour des spectateurs dans les salles après cette crise et ils ont répondu présent. Tout du moins au niveau de la billetterie. Il est néanmoins vrai que nous travaillons sur des demi-jauges. Remplir n’est donc pas une préoccupation, d’autant moins que ces dernières années nous avions plutôt tendance à refuser du monde. Donc cette édition est plutôt bien partie, même si personne ne peut dire ce qui va se passer dans les mois qui viennent.

DCH : Comment déjouez-vous le principe d’incertitude qui plane pour la deuxième fois sur le festival ?

Jean-Paul Montanari : Ça donne une drôle de couleur à tous les projets. D’un côté, nous pouvons proposer une programmation solide au public, mais nous savons que tout peut être stoppé en cas de récidive trop violente de l’épidémie. Parallèlement, la politique vaccinale se développe, nous avons l’expérience des spectacles en demi-jauge puisque nous l’avons déjà fait en septembre octobre, pour l’édition 40bis. Notre protocole est rôdé avec la circulation du public envisagée sous plusieurs angles, l’écart entre les sièges, et le gel hydroalcoolique. Nous montons des dossiers pour que la préfecture valide nos dispositifs sanitaires afin de pouvoir jouer. Maintenant, si un nouveau variant arrive… Nous avons la chance de proposer des spectacles assis depuis toujours, nous verrons ce qui est possible.

 

DCH : Que se passerait-il si le festival devait être de nouveau annulé ?

Jean-Paul Montanari : Quoi qu’il arrive, je continue imperturbablement à publier les documents, à prévoir le festival de Danse, et à dire que nous jouerons. Les spectacles, au contraire de l’année dernière, ont été ou seront répétés. Si les compagnies arrivent à venir jusqu’à Montpellier, ce qui est la condition sine qua non, tout sera prêt, pour qu’elles puissent jouer, sur le plateau. Dans la salle, c’est un autre problème. Nous continuons à vendre des billets pour des demi-jauges, qui sont les dernières recommandations de la préfecture. Si les conditions sanitaires sont réunies, nous aurons les spectacles et de l’autre côté, le public. Si ce n’est pas possible, nous jouerons pour quelques professionnels et journalistes, comme c’est déjà le cas ici et là. Mais nous jouerons, car ça permet de payer la totalité de leurs salaires aux artistes, et aux intermittents du spectacle. Voilà ce dont on parle toute la journée. Ces aménagements, technicospaciaux, sanitaroviraux, et qui a reçu le vaccin ou pas.

DCH : Le recentrage autour de l’Agora n’est-il pas une volonté de votre part, au-delà des consignes sanitaires liées à la pandémie ?

Jean-Paul Montanari : J’ai voulu regrouper sur l’Agora l’essentiel de Montpellier Danse. Je pense, au-delà de la dimension « plein air », que l’idée est venue de la présence du Printemps des comédiens, festival de théâtre juste avant, et du festival de Radio France (musique), juste après. Tout le monde joue un peu dans les mêmes salles et je voulais redonner une véritable identité à l’Agora, où quatre des lieux du festival, le studio Bagouet, la salle Béjart, le studio Cunningham, et le théâtre de plein air, ainsi que nos bureaux et le CCN constituent une maison de la danse en plein centre de Montpellier. Donc je voulais renforcer cet aspect et le faire mieux identifier par une signalisation.

Ce qui vient bousculer ce dispositif, c’est le sommet Afrique-France qui aura lieu les 8,9 et 10 juillet et au cours duquel Salia Sanou créera sa comédie musicale D’un rêve au Corum. J’ai offert ce spectacle au sommet et il a été accepté très volontiers, avec le soutien de Rima Abdul-Malak conseillère culture à l’Elysée. S’y adjoint la programmation de cinéma africain qui marque l’ouverture de la séquence cinéma à la fin des deux semaines de festival.

DCH : Vous dites, au cours de la conférence de presse du 8 avril, que vous choisissez des artistes et non des œuvres, ce qui est une façon de se mettre dans la position d’un collectionneur ou d’un éditeur, c’est à dire une façon de placer la danse des l’histoire de l’art en tant qu’art savant et art majeur. N’est-ce pas d’autant plus nécessaire que l’on pourrait dire que ça va à contre courant de son évolution récente ?

Jean-Paul Montanari : C’est sûr que c’est le contraire d’une programmation de catalogue. Que c’est plutôt de l’ordre du collectionneur qui détecte. Ça fait penser à ces grands collectionneurs du siècle dernier qui repéraient les premiers Van Gogh ou Picasso et s’y tenaient. Et c’est sans doute pour ça qu’une fois que j’en ai trouvé un, Raimund Hoghe, Emanuel Gat, William Forsythe ou Trisha Brown, ma seule obsession comme un collectionneur – mais il y a de ça chez moi – c’est de continuer à montrer les œuvres. Pour voir si j’ai toujours raison. Et donc les poser les unes à côté des autres. En même temps, on comprend pourquoi le public qui a vu, une fois, deux fois, trois fois, quinze fois pour Raimund Hoghe, finit par déchiffrer l’’œuvre et l’aimer. Et bien sûr, qu’il revienne, signifie que je ne me suis pas trompé, que c’est bien Picasso que j’ai trouvé et non Puvis de Chavannes. C’est ça ma relation au public, et c’est pour ça qu’il fallait que ça dure longtemps. Et c’est sans doute ce qui fait de moi un directeur de festival un peu étrange, un programmateur très particulier. Je m’aperçois que je procède de la même manière dans mes achats musicaux ou littéraires. Après c’est très différent de la manière de faire d’aujourd’hui qui consiste à trouver à tout prix de la nouveauté, mais de mon point de vue, ça ne suffit pas pour faire une programmation. Je m’en explique dans le film de Florence Platarets sur les quarante ans de Montpellier Danse, Montpellier Danse, à corps perdu, en expliquant, qu’un festival populaire, s’adresse à tous les goûts, avec la hauteur de qualité nécessaire.
Mais j’aime autant, et c’est vrai, le hip-hop que Daina Ashbee. Car s’il existe l’univers des grands artistes, en tout cas, ceux que moi je considère importants, il existe aussi la jubilation de proposer des spectacles plus jouissifs. Je ne veux pas priver le public ni moi de la jubilation d’un spectacle de Merzouki. Comme on pouvait se réjouir d’un spectacle de Béjart à une époque où, même s’il avait occupé une place immense, nous savions bien qu’il n’était plus la locomotive de la création chorégraphique. Mais c’était un grand moment pour nous tous. Et la recherche me passionne toujours autant. Même si, et c’est sans doute une question d’âge, en termes de littérature, quand le style fait défaut, si ce n’est pas bien écrit, ça me tombe des mains. C’est pareil pour la danse. S’il n’y a pas une ligne chorégraphique, un travail sur le corps, un travail de construction de l’œuvre ça ne m’intéresse pas.

DCH : Où en est aujourd’hui la danse comme art de la liberté et de la sensualité, tel que vous l’évoquez au cours de cette même conférence de presse ?

Jean-Paul Montanari : Quand je dis ça, je m’accroche aux branches. On voudrait que ce soit ça. En tout cas, la danse m’a pris à cet endroit-là. Je venais du théâtre, de l’idéologie, comme tous les jeunes gens sortis de mai 68. C’était ça qui nous émouvait, qui était branché directement sur le politique et ça a commencé à dériver pour arriver, dans les dix ans qui ont suivi, à l’irruption du sujet dans l’histoire. Les questions de la sexualité, de la sensualité étaient devenues plus importantes que celle de la lutte des classes d’une certaine manière. Même si certains d’entre nous ont essayé de mêler les deux et que le mouvement des femmes a montré la voie à tous ces combats d’affirmation. Il faut se souvenir que la société exerçait une forte répression à l’égard des gens qui n’étaient pas dans la norme. Une authentique répression, pas simplement domestique mais aussi politique Et même pour les gens qui tentaient de s’y conformer ce n’était pas si simple, pour les femmes particulièrement ... C’est-à-dire qu’il était possible d’inculper des personnes ne répondant pas à un certain nombre de normes sexuelles inscrites dans la loi. L’homosexualité était une maladie, il y avait des descentes de flics, aujourd’hui c’est impensable, mais c’était la réalité. Il y avait peu de réponses à ces questions dans le théâtre, Roger Planchon, Patrick Chéreau, Jean-Pierre Vincent, passaient leur temps à explorer le grand répertoire français sous l’angle idéologique, et la danse, qui représentait une autre génération d’artistes, apportait un regard totalement différent. L’arrivée de Mitterrand au pouvoir et de Jack Lang rue de Valois, a fait le reste. Est apparue toute cette génération de chorégraphes – nous venions juste de découvrir la danse américaine – et Trisha Brown jouait un rôle majeur à cet endroit de la liberté, de la sensualité, de l’inventivité avec sa gestuelle qui donnait l’impression de bouger dans tous les sens. On distinguait l’influence du clubbing qu’elle rabattait sur l’écriture chorégraphique de manière joyeuse. Et c’est ça qui était si passionnant. Ça apportait des réponses à l’émancipation, à l’espace, qui m’ont beaucoup captivé. Quand j’ai rencontré Dominique Bagouet, je me suis aperçu que j’avais appris au théâtre à informer les publics, à prendre la parole, à faire de la presse, à manœuvrer au sein d’une institution. Ce que la danse alors ne savait pas faire, et je le lui ai apporté.

Je crois que la danse d’aujourd’hui ne répond plus du tout à ces critères, sauf pour certains, par exemple, Emanuel Gat. Quel est le moteur de la créativité chez un artiste, d’où part le mouvement créatif ? Il y a l’histoire personnelle certes. Mais selon moi, les artistes ne deviennent artistes que lorsqu’ils se placent dans le courant de l’histoire de l’art. C’est en absorbant ou en refusant un certain nombre d’inventions qu’ils se déterminent. Ce n’est pas possible autrement. Sinon, ils n’ont pas de place. L’inventivité mathématique et artistique sont sans doute cousines germaines. C’est de même nature.

DCH : Selon vous, qu’est-ce que cette pandémie peut modifier au niveau de la culture, des œuvres ?

Jean-Paul Montanari : La pandémie va-t-elle faire exploser un certain nombre de structures institutionnelles sous l’angle financier, de la prétendue modernité, de la numérisation ? On voit que le numérique a trouvé une légitimité violente. C’est le sauveur suprême. Les réseaux sociaux ont donné l’illusion de vivre à peu près normalement grâce à ces objets connectés. Cela va-t-il laisser une trace ? Je pense que oui. Cela va-t-il atteindre les finances ? Pourrait-elle devenir un prétexte à modifier profondément la structure des soutiens institutionnels de la culture en France même si la pandémie n’a rien à y voir ? Cela semble être une idée partagée par presque tout le monde. Assisterait-on à une américanisation de la Culture ? Nous commençons à percevoir cette évolution avec les musées devenus des marques. Cela va-t-il pour autant être élargi à ce qui a été la spécificité française depuis la fin de la guerre ? La décentralisation, le soutien systématique de Paris, du Ministère de la Culture et des collectivités territoriales au spectacle, tout ça risque d’exploser. Les enjeux ne sont plus là. Par contre, se dessine une nouvelle donne selon laquelle la culture doit être au service des équipes au pouvoir, les mairies par exemple. L’instrumentalisation de la culture comme haut-parleur des élus devient de plus en plus naturelle. La culture comme outil de communication avec la population tout simplement. Ça peut s’entendre. Mais en tout cas ça minorise terriblement ce que l’on peut appeler la culture savante, et je crois sincèrement au fond de moi, que c’est la vraie tendance – sous prétexte de condamnation de l’élitisme si on veut toucher les masses. Personnellement, je pense le contraire. Il faut proposer aux gens les moins dotés les choses les plus difficiles. Tout le monde se plaint que l’ascenseur social est en panne. Mais il n’y a plus de moteur politique pour qu’il fonctionne. Je veux bien faire autant de sensibilisation aux pratiques culturelles dans les quartiers que nécessaire. Mais l’important reste que les jeunes apprennent à lire, à écrire correctement, les mathématiques et l’informatique. Il faut enseigner au plus haut niveau si on veut arrêter de dégringoler au classement des nations. En matière d’art c’est pareil. Il faut arrêter de faire des trucs rigolos, sympathiques, des animations. Même si j’en fais aussi, mon but c’est bien de montrer l’œuvre de Cunningham au plus grand public. Et d’une certaine manière, on pourrait dire que j’ai un petit peu réussi dans ce domaine là. Au bout de quarante ans, j’en suis heureux. Je n’ai pratiquement aucun regret professionnel. Sans le soutien indéfectible d’un politique comme Georges Frêche, je n’y serais jamais arrivé. On voit bien l’importance essentielle des politiques culturelles si on veut avancer. La chance c’est qu’il a été élu pendant trente ans d’affilée, quasiment, et qu’il n’a jamais cessé d’apporter un soutien parfait à cette politique autour de la danse qu’il aimait beaucoup, il a toujours suivi mes décisions sans la moindre remarque. Ce qui est rare. Ou alors c’était une autre époque. Je participe de cette manière de faire qui va sans doute disparaître.

DCH : Depuis toujours vous invitez à Montpellier Danse des créateurs qui nous parlent des questions de genre, de sexe, de minorités, de discriminations de tous ordres, toutes problématiques qui agitent aujourd’hui notre société. Cela vous surprend-il rétrospectivement ?

Jean-Paul Montanari : Nous en revenons à votre question du début. La danse est un art majeur parce qu’elle peut parler du monde qui l’entoure. Si elle ne le peut pas, c’est un art mineur. Donc ma manière à moi de le prouver c’est de la lier à la réalité politique du monde et de tisser tous ces fils, ne voulant que poser des questions. Je serais bien démuni pour fournir des réponses. C’est peut-être ça qui me gênait dans le théâtre des années 70. Les gens de théâtre apportaient leur vision avec des réponses. Ils étaient sûrs que la lutte des classes allait modifier l’histoire. Alors que la danse ne s’est jamais posé les questions sur ce mode. Elle n’a jamais apporté que de la sensibilité, du questionnement de l’interrogation sur cet art qui a l’énorme chance d’être énigmatique. Aujourd’hui, le théâtre d’un Romeo Castellucci ou d’autres a emprunté à la danse cette espèce de mystère.

DCH : Il a cessé de parler… en tout cas pour Castellucci.

Oui, ça va avec. L’intérêt de la danse c’est qu’elle est muette. Sans aller peut-être jusqu’à dire, avec Roland Barthes que « Le langage est fasciste », en tout cas, il dicte une direction. Sauf en poésie. D’où la proximité de la poésie et de la danse dans mon panthéon personnel. Il s’agit de sentir le monde plutôt que le comprendre puisqu’il est incompréhensible. On ne peut plus croire à l’illusion des idéologies, qui nous disent « regardez comme le monde est réel ». Oh pour ça, rien n’est moins sûr. La danse dit regardez comme le monde n’est peut-être pas si réel que ça, mais autrement. Le monde est ailleurs. Et c’est ce qui m’a plu. Qu’on ne comprenne pas. Qu’il n’y ait pas de « sens ». C’est ce qu’on retrouve chez Dimitris Papaioannou, ou chez Ohad Naharin dans Vénézuela typiquement.

DCH : Ce n’est pas la première fois que vous programmez du cinéma à Montpellier Danse, qu’est-ce qui a présidé aux choix de cette édition ?

Jean-Paul Montanari : C’est un prétexte. Le cinéma est quelquefois un art, populaire, moderne. La danse contemporaine et le cinéma sont apparus au même moment, ou presque.  C’est aussi une façon de toucher d’autres publics. Le hasard a voulu que Montpellier Danse achète un très bon appareil de projection. Il se trouve que le festival est situé dans le centre ville, au cœur d’un quartier populaire et son théâtre de plein air est un atout en période de pandémie. D’où cette idée d d’allonger le festival et de proposer au public de passer gratuitement une soirée autour de la question de la danse. Après tout, ce n’est pas si fréquent.

Cette programmation comprend donc une part de films africains, en collaboration avec le FESPACO, puis, un thème autour des artistes face au pouvoir, en Russie, en Chine, en Iran, ce qui m’intéresse étant toujours la même chose, la jonction entre art et politique. Il est sans doute plus facile de parler de la situation d’un artiste, ou de la créativité d’une femme iranienne dans un documentaire cinéma que par la danse. Et enfin, des films de danse. Cette histoire de cinéma provient aussi d’un souvenir : la projection de La Chinoise de Jean-Luc Godard dans la Cour d’honneur en première mondiale, à laquelle j’avais assisté. Or, ce qui a toujours semblé naturel à Avignon reste problématique avec la danse. Je ne vois pas pourquoi la danse ne pourrait pas inviter du cinéma, de la vidéo, des expos, etc. C’est un complément d’information sur ce que peut nous apporter l’art chorégraphique.

DCH : Des regrets ?

Jean-Paul Montanari : Mon grand regret c’est de n’avoir pas pu vous présenter 2019 d’Ohad Naharin une pièce extraordinaire d’une grande sensualité de la Batsheva Dance Company. La musique est formidable… Mais sa présentation est totalement incompatible avec la situation sanitaire :  les danseurs viennent au contact des spectateurs, s’allongent sur leurs genoux… Et ça ce n’est malheureusement plus possible, pour l’instant…

Propos recueillis par Agnès Izrine

Festival Montpellier Danse 41 du 23 juin au 16 juillet.

 

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